Dans « Eldorado 1528 », son premier texte, Alexis Moncorgé raconte l’histoire pétrie d’humanité d’un conquistador recueilli et adopté par les amérindiens, contrepoint salvateur à la sanglante colonisation espagnole. L’interprétation magistrale qu’il en donne fait de ce spectacle un moment unique, l’un des temps forts de cette rentrée théâtrale.
Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Le texte d’Alexis Moncorgé, captivant, émouvant, revient sur les traces d’Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, conquistador ayant véritablement existé, en nous faisant traverser une série de péripéties surprenantes au point de nous donner le sentiment de visionner un film d’aventure. Dans le même temps, sans jamais casser un rythme soutenu, ni tomber dans un récit édulcoré, il se penche sur les méfaits d’une colonisation prédatrice, mettant en avant le contre-exemple d’un main tendue mue par un besoin de partage qui devrait être naturel dans ces moments de rencontres avec une nouvelle civilisation. Pour ce faire, il retrace la vie d’un militaire parti, comme les autres, à la recherche de richesses et qu’un naufrage va laisser isolé et transformé au sein d’une tribu indienne de Floride. Là, il parvient à sauver sa vie et à s’imposer durant des années grâce à ses talents de guérisseur. Porté par de magnifiques lumières et de très belles musiques, Alexis Moncorgé mis en scène par Caroline Darnay, incarne son héros avec une force peu commune, tout en donnant vie à plusieurs autres personnages. La beauté du spectacle réside aussi dans l’équilibre parfait que le comédien est parvenu à atteindre entre ses différentes incarnations, les soubresauts d’une histoire riche en rebondissements et les vertus du conte initiatique et philosophique. Passionnant d’un bout à l’autre, « Eldorado 1528 » vient nous rappeler de la plus belle des façons, que si, comme le confie son auteur, « l’Histoire a été écrite en lettres de sang par les vainqueurs », elle a aussi été marquée par quelques destins exceptionnels ayant pu, l’espace d’un moment, réconcilier les hommes.
Une approche de Mozart étonnante faite par un pianiste qui marie parfaitement la musique et l’humour. Un moment frais et plein de surprises. On adore !
La courte vie de Mozart est passionnante. Mais ce n’est pas ce qui fait l’intérêt du spectacle écrit par le pianiste François Moschetta et sa femme Camille. L’exploit de ce stand up tout particulier réside dans le regard à la fois très personnel et très original que les deux auteurs posent sur le compositeur. Un récit didactique serait un peu inutile. Une description uniquement musicale manquerait de sel. Il fallait quelque chose de plus décapant ! Pour ce jeune duo doué, la vie de Mozart est avant tout matière à un résumé plein de vie, éminemment moderne, pimenté de savoureux anachronismes nourrissant quelques parallèles avec l’époque que nous vivons. Ce récit est oxygéné et ponctué par des démonstrations musicales courtes mais virtuoses qu’autorise le talent pianistique de François Moschetta. S’il nous régale au clavier, ce musicien se révèle être un acteur, sa présence sur scène fait merveille, l’attention du spectateur est captée dès la première seconde pour ne plus se relâcher. Dans ce spectacle pétillant, subtil, construit pour le public et avec le public, notre artiste se paie le luxe de nous faire danser les premières notes d’un menuet. Rarement l’amour de la musique aura été aussi bien partagé que dans ce show si vivant, si touchant dont on peut parier qu’il aurait reçu l’agrément du facétieux et divin Mozart lui-même.
Hymne à la tolérance et à l’amour doublé d’un vibrant plaidoyer en faveur du combat pour l’accomplissement de ses rêves, le remarquable texte de David Lelait-Helo est magnifié au Studio Hebertot par la sincérité et la force du talent de Didier Constant.
Encore enfant, Milou tombe amoureux d’une voix, celle de Nana Mouskouri avant de pouvoir découvrir la personne qui l’envoute. Toute son énergie et ses modestes économies sont placées dans l’adoration de l’artiste, au point d’avoir besoin de l’incarner, entouré de parents qui ne songent jamais à entraver cette étrange passion. C’est à l’école que la férocité des autres enfants le feront sentir différent, sans qu’il comprenne vraiment le sens des injures qu’on lui jette au visage. Patiemment, il collectionne les photos et les disques jusqu’au jour où il peut se rendre à l’Olympia pour assister à son premier concert. Rien n’entravera cette frénétique adoration et son travail à l’école n’aura d’autre but que de faire de lui l’homme éduqué, capable de célébrer librement le culte de sa déesse. Dans cette entreprise, sa grand-mère chérie sera son refuge et son soutien indéfectible. Le texte de David Lelait-Helo nous permet de suivre cette construction, de partager les espoirs et les émotions de cet enfant que l’on accompagne jusqu’à l’âge adulte. Il nous raconte l’histoire d’un rêve devenu un jour réalité et il n’est pas anodin de savoir que cette incroyable histoire a été vécue et n’est pas le fruit d’une imagination fertile. Dans un style pur, David Lelait-Helo décrit avec une émouvante précision, l’enfant qu’il a dû être. L’on comprend sa différence, si naturelle, qu’elle met du temps à s’exprimer, sans avoir besoin de se revendiquer. L’on ressent la force d’un amour inconditionnel, à la fois pour une grand-mère aimante et une chanteuse, encore lointaine mais si présente. L’on partage ses joies et ses peines grâce à la subtilité du jeu de Didier Constant que Virginie Lemoine met en scène avec une touchante simplicité et une remarquable efficacité. Ce spectacle envoutant, qui nous parle si bien des rêves et du réel, concentrant la puissance des surprises et la magie des émotions, nous a transporté sur des hauteurs d’où l’on peut apercevoir un monde meilleur.
L’adaptation théâtrale réussie du roman de Gilles Paris permet de découvrir au Tristan Bernard une histoire émouvante portée par cinq merveilleux acteurs.
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Courgette fait partie de ces enfants que la vie n’a pas épargnés. Suite à un grave accident dont il est malencontreusement à l’origine, il se retrouve orphelin et placé dans un centre éducatif spécialisé, en contact avec d’autres jeunes au parcours aussi chaotique que le sien. Paumés, dépourvus de repaires, ils sont en quête de ce qui leur manque le plus, un univers stable et plus encore, l’ersatz d’une famille qui leur permette de se sentir un peu moins marginaux. Sur cette sombre réalité, Gilles Paris a écrit une histoire qui sait décrire les multiples difficultés de ces jeunes tout en laissant place à l’optimisme. Le côté dramatique du récit se trouve allégé par l’émotion que génère la spontanéité de l’enfance, l’expression des doutes et des peurs mais aussi des ravissements liés aux premiers émois amoureux. Dans ces conditions, le spectateur se laisse bien volontiers embarquer par le formidable travail de Pamela Ravassard. La metteuse en scène démontre une remarquable capacité à donner corps à cette belle aventure. Comme par un coup de baguette magique, elle nous fait changer de lieux, d’ambiance et de personnages. L’adaptation qu’elle signe avec Garlan Le Martelot (qui tient aussi le magnifique rôle titre) permet aux cinq comédiens d’interpréter avec brio onze personnages. Vanessa Cailhol, Florian Choquart, Garlan Le Martelot, Lola Roskis Gingembre et Vincent Viotti donnent le meilleur d’eux-mêmes. L’intensité et la véracité de leur jeu captivent littéralement le spectateur. Ils savent donner le ton, portés par une ambiance très musicale grâce à une batterie trônant au centre de la scène et à quelques instruments. Ainsi illustrée, jouée et rythmée, tout est réuni pour que « Courgette » fasse passer les spectateurs du rire aux larmes. D’évidence, l’énorme succès rencontré durant les deux derniers festivals d’Avignon va se prolonger à Paris, au Tristan Bernard, pour le plus grand bonheur de tous !
Dans les jardins du Palais Royal, autour des colonnes de Buren, cette adaptation de « Mesure pour mesure » de Shakespeare signée Léonard Matton nous laisse redécouvrir l’œuvre sous une déclinaison « théâtre immersif ». Les spectateurs déambulent dans ce lieu magique au rythme des différentes scènes à l’intensité impressionnante. Incontestablement le spectacle de cet été parisien !
Après « Helsingør » autour d’Hamlet, donné au Château de Vincennes, Léonard Matton et sa troupe démontrent leur capacité à adapter une nouvelle fois le grand dramaturge anglais dans des lieux historiques et sous une forme aussi vivante qu’originale. « Mesure pour mesure » étant une tragicomédie autour du pouvoir, elle ne pouvait trouver meilleur endroit que le Palais Royal pour y être représentée. Dans ce bel espace, le spectateur peut visionner l’ensemble des scènes, décidant d’observer et d’écouter tantôt ici et tantôt là. Les déplacements des comédiens et du public avec eux, permettent de construire les différents moments du spectacle tout en l’oxygénant. Autour des grands thèmes qui façonnent la pièce, le pouvoir, le vice, l’amour, la trahison, la justice, Léonard Matton a su dégager l’essentiel de l’œuvre pour nous en donner, à travers une série de rebondissements, une vision aussi précise que jouissive. Si l’ensemble de la compagnie Emersiøn* est irréprochable et parvient avec une facilité déconcertante à subjuguer le spectateur pendant 1h 45 sans faiblir, deux jeunes comédiens subliment les deux principaux rôles. Marjorie Dubus, Isabelle, la pureté incarnée et Thomas Gendronneau, Angelo, prêt à toutes compromissions pour assouvir ses sens, donnent à leurs personnages une force, un relief, une incarnation qui laissent pantois. Si l’on ajoute la magnifique scénographie, la musique, les costumes, les multiples visions de la pièce offertes par ce spectacle à 360°, l’on comprendra la concentration étonnante et la jubilation des spectateurs, visiblement conscient de participer à un moment théâtral très particulier et pour tout dire, exceptionnel !
Créé au théâtre de Benno Besson à Yerson, « Humains » le nouveau spectacle de Narcisse a été présenté au public français lors du Festival OFF d’Avignon 2023 où il a d’entrée, rencontré un véritable succès. Nous revenons avec lui sur cette dernière expérience avignonnaise qui plébiscite le travail original et subtil d’un artiste qui ne laisse personne indifférent.
Narcisse, c’est votre 5eme Avignon et « Humains » est votre spectacle le plus abouti. Combien de temps pour le mettre en place ? Ce spectacle m’a mobilisé pendant deux ans dont plusieurs mois de lectures intenses d’historiens, de biologistes, d’astrophysiciens qui racontaient l’histoire de l’humanité selon leur point de vue. Après l’écriture du texte, il y a eu celle des musiques et des vidéos car j’aime bien tout faire et proposer un objet qui regroupe un ensemble de disciplines artistiques comme la musique, la vidéo, la poésie ou la danse.
Comment s’est passé le travail avec les scientifiques, en sachant que le résultat final est quelque chose à la fois de très condensé et de très léger ? Oui, je ne fais pas une conférence. Quand mon texte a été terminé, je l’ai fait lire à Mme Carine Ayélé Durand, directrice du musée d’ethnographie de Genève. Elle est anthropologue, elle avait l’expertise nécessaire et d’autre part, c’est important, cette femme d’origine africaine a pu m’apporter une vision moins ethnocentrée que la mienne. Elle a eu la gentillesse de me faire des retours très précis qui m’ont permis d’affiner le texte. Je lui dois beaucoup. Sur le plan musical, apparait dans mon spectacle, Vincent Zanetti, grand spécialiste des percussions africaines. L’étendue de ses connaissances m’a été très utile.
Dans « Humains » nous retrouvons votre marque de fabrique à savoir les nouvelles technologies ! J’ai toujours inclus de la technologie dans mes spectacles. En 2014, le spectacle s’arrêtait sur scène et continuait sur le téléphone des spectateurs. Dans « Toi, tu te tais » j’ai travaillé avec des téléviseurs. Pour moi, l’étape suivante, c’était les hologrammes. Je suis allé à Paris voir trois entreprises spécialisées et j’ai vu que c’était abordable pour moi qui fais des spectacles à petit budget et qui aime le côté artisanal. Et puis, il y avait cette idée dans le spectacle de dire que la force de l’humanité c’est sa capacité à travailler ensemble, à additionner des compétences, pour faire du nouveau. Je ne pouvais pas avoir 21 artistes avec moi sur scène, ce que permettent les hologrammes, une technologie mise au service du propos et qui permet de montrer ce que les mots ne peuvent pas toujours dire.
On pourrait voir un paradoxe dans le fait qu’il y a toujours de la technologie dans vos spectacles et qu’en même temps, cette technologie est responsable de ce que vous dénoncez ! Exactement, et j’ai toujours fait ça ! J’ai toujours eu un regard assez critique sur la technologie tout en l’utilisant au maximum. Mais j’aime bien mettre le doigt sur ce qu’elle peut nous apporter de positif. En grand connaisseur, Michel Serres, que je cite dans le spectacle, disait : « Par téléphone portable nos enfants accèdent à toutes les personnes, par GPS, à tous lieux, et par le web à tout le savoir ». Un petit objet dans notre poche nous permet d’avoir accès à tout. En même temps on peut aussi l’utiliser pour des choses totalement futiles. Mais il n’existe aucune technologie qui soit unilatéralement bonne ou mauvaise. J’ai voulu m’intéresser au côté positif. Ce regard optimiste fait que les gens viennent me dire que ce spectacle leur fait du bien. C’est ce que je voulais faire sans pour autant tomber dans quelque chose de bien-pensant ou de niais. Je voulais prendre de la distance, avoir un regard critique et préciser que si l’humain ne réussit pas tout, il est capable de faire bien ! C’est de cela que je veux parler et le public le comprend parfaitement. On a besoin d’être un peu réconcilié avec l’humanité. Autour de moi, certains se sont demandé, avant la création du spectacle, si c’était le moment de parler de ce que l’humanité faisait de beau alors que tout allait si mal. Mais allons-nous si mal que ça ? Malgré nos difficultés, ne sommes-nous pas mieux qu’au cours du XXe siècle traversé de tragédies en tous genres ? Je crois que nous sommes conditionnés pour avoir un regard négatif sur nous-mêmes. Or nous résoudrons plus facilement nos problèmes en disant : « Nous sommes capables de faire juste, faisons-le ! ».
Il ne nous reste plus qu’à avoir une culture de l’effort à un moment où l’on veut que tout soit simple et rapide ! C’est une des difficultés en effet. Nous sommes dans la culture de l’immédiat, y compris dans les plus hautes sphères et c’est ce qui me gêne. Cet attrait pour les solutions rapides est un véritable handicap. Cela pourrait être le thème d’un prochain spectacle. Mais j’avais quand même envie de dire que nous sommes capables de nous en sortir, tous ensemble, pas seulement une petite minorité de gens très aisés.
Etes-vous mieux accueilli en France qu’en Suisse ? Oui, et c’est bien que nous en parlions car cela me chagrine. Je joue à Saint-Malo à 2000 kilomètres de chez moi, la salle est pleine alors même qu’en Suisse, les programmateurs me boudent, sans que je sache pourquoi. Avec mes spectacles en France, je vis bien mais ce qui me gêne c’est que les Suisses puissent penser que c’est moi qui les boude. Peut-être qu’avec « Humains » les choses vont changer…
Philippe Escalier – Portrait Narcisse by Lauren Pasche
Stéphanie Slimani, au Théâtre du Rempart à Avignon, propose une vision de l’œuvre de Kafka particulièrement esthétique que Killian Chapput incarne avec une vérité et une force troublantes.
Le chef d’œuvre de Kafka réunit toutes les conditions pour être impossible à adapter. La Métamorphose est surréaliste, allégorique et exige un parti pris puissant afin d’éviter une simple et réductrice mise en images. Stéphanie Slimani a choisi d’incarner le drame de Gregor Samsa, son inaptitude à affronter un monde qui le détruit, en lui donnant une forme quasi chorégraphique. C’est en humanisant le héros qu’elle nous fait toucher son haut degré de déshumanisation. Un simple lit sur lequel une couverture bouge, un pied puis des jambes qui s’en extraient, dés les premiers instants, le drame se noue. Une part est laissée à l’imagination du spectateur et un geste suffit pour l’interroger. Quelle bête va enfin montrer le bout de sa carapace ? Quel mal être s’entête ainsi à se dissimuler ? Killian Chapput a le corps d’un danseur. Ses gestes rapides et saccadés expriment son trouble, sa démission face au monde. Aérien mais aussi ancré au sol, il nous offre un ballet de l’angoisse, aussi terrifiant qu’agréable à regarder d’autant que la remarquable bande son de Benoît Olive le porte avec légèreté. Parcimonieusement, une voix off se fait entendre, mais si les mots sont rares, l’on comprend tout et rien ne nous échappe. Cette métamorphose est une brillante illustration d’un texte majeur servi par une imagination féconde et un formidable comédien. Ce magnifique travail artistique, pétri d’originalité, permet de saisir toute la richesse et la subtilité d’une œuvre complexe. Un vrai tour de force !
Dans cette comédie burlesque actuellement jouée au Théâtre Pixel-Bayaf durant le Festival OFF d’Avignon, Alexis Chevalier et Grégoire Roqueplo mis en scène par Thibault Truffert continuent à afficher une belle complicité et un sens du comique aussi original que déroutant.
Laissé sur le bord de la route par l’épidémie de Covid, le comédien Plo n’a comme seule chance que de pourvoir squatter le dernier théâtre où il a joué, dirigé par Guigue. Or ce dernier, devant la fermeture des lieux de culture, en bon comptable, n’entrevoit de salut que dans le porc. Devenir boucher lui semble l’unique débouché, capable de relancer les affaires. Pour cela, il convient de déloger Plo afin de transformer sa chambre en vaste frigo. Voilà qui jette un froid ! La lutte s’engage : qui de la boucherie ou de la culture aura le dernier mot ? Sur cette intrigue parfaitement loufoque et totalement décalée, les deux artistes ont construits un duel clownesque décapant prétexte à tous les détournements et aux blagues les plus insensées. Leur délire autour de la création est l’occasion de lâcher quelques belles vacheries accompagnées de délires que les maîtres de l’absurde ne renieraient pas. Avec leur art consommé de la comédie, Alexis Chevalier et Grégoire Roqueplo confirment que le loufoque à tendance poétique peut continuer à compter sur eux. Ce dernier opus est, en effet capable de fédérer un large public, à commencer par les végétariens et les amateurs de saucisses !
Le texte de Matéi Visniec décrit la condition des migrants en mêlant la dérision avec la dénonciation. L’impact est d’autant plus fort qu’il est servi à l’Albatros par une jeune troupe talentueuse.
« Migraaaants » est une belle surprise comme le festival OFF d’Avignon sait nous en offrir. La plume de Matéi Visniec est d’autant plus efficace que s’il dénonce avec force, mais sans pathos, l’exploitation éhontée de ces exilés qui ont tout donné pour échapper à leur enfer, il oxygène son texte par des moments très caustiques construits comme des virgules publicitaires hilarantes. Il se trouve que même avec beaucoup d’humour, la charge est rude. La Compagnie Out of Artefact que Caroline Raux a mis en scène avec beaucoup d’imagination (avec trois fois rien, elle fait tout!) donne le meilleur pour incarner, tantôt le requin implacable à la recherche de dons d’organes, tantôt le chef de famille généreux qui veut tout faire pour agrandir son espace et accueillir davantage. En quelques portraits, la condition humaine est là résumée, décrite dans un peu tous ses composantes, du plus abject au plus généreux, en passant par le politique soumis à ses équipes de communication qui travaillent à dire, sans le dire mais tout en le disant. La petite salle comble de l’Albatros écoute ce texte dans un silence religieux et réserve au final une belle ovation à ces comédiens* qui font là des débuts remarqués. C’est dire que les raisons d’aller voir « Migraaaants » ne manquent pas.
Texte et photo : Philippe Escalier
* »Migraaaants » avec : Josselin Carsin Andréa Colaciuri Hugo Combes Lilou Cortes Inès de la Cot’ Faustine Jallon Nathan Maitre Alvaro Nunes Timéo Ponzio Pyrène Saint-Picq Sophie Schoendorf
Ce trentenaire que l’on peut voir actuellement au Théâtre de l’Oeuvre dans « Smile », la pièce deux fois nommée aux Molières de Nicolas Nebot et Dan Menasche qu’il joue aussi au festival d’Avignon 2024 (au Théâtre Actuel), a prouvé qu’il excellait dans de nombreux domaines (il met en scène, toujours pour Avignon 2024, Olivier Ruidavet dans « La Joie » de Charles Pépin). Nous revenons sur un parcours dont la richesse ne manque pas d’étonner et qui préfigure de belles choses à venir.
Tout commence pour lui par une formation en 2004 dans sa région d’origine au Studio Théâtre de Nantes, dirigé à l’époque par Jacques Guillou. À la question de savoir s’il a toujours voulu devenir comédien, l’on s’attendrait bien sûr à une réponse affirmative. Pas si sûr ! Car après cette première formation, Tristan Robin échoue de peu à une autre grande école de théâtre et s’entend dire « qu’il n’est pas assez construit humainement ! ». Son orgueil en prend un coup, la moutarde lui monte au nez, il décide de tout abandonner et de devenir maréchal ferrant. Au début tout va bien mais cela se complique rapidement : n’avoir jamais côtoyé les chevaux rend le contact avec ces animaux un peu difficile. Il frôle un jour la catastrophe : d’un coup de sabot, un cheval défonce un mur et manque de peu de lui percuter le crâne. Cette brave bête un peu soupe au lait lui donne aussitôt l’envie de mettre les voiles et de retourner au théâtre pour y affronter les metteurs en scène les plus exigeants !
Retour au théâtre
Très vite il décroche le rôle titre dans « Roméo et Juliette » mis en scène par Georges Richardeau au Théâtre Universitaire de Nantes (le T.U.) avant de participer à l’aventure « Cabaret » aux Folies Bergère. Il fait partie des barmen du Kit Kat Club que l’on a reconstitué pour immerger les spectateurs dans l’ambiance du spectacle et donc du Berlin des années 30. Il assiste à toutes les représentations, un peu frustré néanmoins de ne pas être sur scène. Un soir, il rencontre Jacques Collard l’adaptateur du show qui lui dit tout de go « Vous n’êtes pas serveur, vous êtes comédien n’est ce pas ? ». L’homme du tout Paris, qui est avant tout un homme de spectacle bienveillant, lui ouvre de nouvelles perspectives et il n’en faut pas plus pour remettre Tristan Robin en selle et lui donner le désir de terminer sa formation. Belle revanche, il réussit le concours et intègre le TNBA de Bordeaux entre 2007 et 2011, moment où il reçoit un appel de Jacques Collard lui annonçant que « Cabaret » de Sam Mendes se remonte au Théâtre Marigny et lui conseillant de venir participer aux auditions. Il suit le conseil et le voilà en charge du rôle de Bobby que jouait Dan Menasche dans la version précédente, Dan avec qui Tristan alterne actuellement dans « Smile ». Dans la foulée, il sera recruté pour « Les Amants d’un jour » qui ne se monteront pas suite au scandale provoqué par le départ de la productrice avec la caisse. Les artistes, certains de jouer, ayant refusé toutes autres propositions, subissent la double peine : spectacle annulé et une année blanche à venir.
Londres, nous voilà !
C’est le moment que choisit Tristan Robin pour partir à Londres où il passe quatre années. À son arrivée, s’il est sans travail, il connait pourtant quelques bons moments comme quand il décide de prendre sa guitare, de se poser et de jouer dans une rue passante, « avec une peur de fou ! ». Il confie : « Les piétons s’arrêtaient et j’ai touché du doigt la magie de ce métier, il n’est nul besoin d’avoir une scène, de vendre des places, il suffit d’être là et d’avoir envie de partager ». Plus tard, les contacts venant, Tristan Robin alternera comme il l’a toujours fait, théâtre, comédie musicale et séries télé. L’un de ses meilleurs souvenirs reste la pièce « In the dead of night » un hommage au film noir dans une mise en scène chorégraphiée de l’auteur, Claudio Macor.
A Paris, sur scène
En 2016, un coup de fil le fait revenir à Paris. Dominique Pitoiset, l’ancien directeur du TNBA lui propose de participer à la reprise de « Cyrano de Bergerac » avec Philippe Torreton à la Porte Saint-Martin pour six mois. Cette belle expérience sera suivie d’une pièce écrite et mise en scène par Mathilda May « Le Banquet » jouée sur deux ans, au Rond-Point d’abord puis au Théâtre de Paris avec deux tournées et 2 Molières à la clé. Dans le même temps, le comédien jouera dans « 2 mensonges & 1 vérité » mis en scène par Jean-Luc Moreau. Dans tous ses rôles, on découvre une belle présence, une étonnante facilité à incarner, à donner vie à des personnages et ce, toujours avec une grande justesse : « Je me sens très à l’aise dans le théâtre physique, j’ai fait des arts martiaux et cette implication du corps me parle beaucoup » précise-t-il. La richesse de ses interprétations qui relève du don est aussi le fruit d’une grande curiosité doublée d’une volonté de continuer sans cesse à perfectionner ses techniques, qu’elles soient vocales ou corporelles, bien certain que, comme il le dit, « s’améliorer est une quête sans fin ».
Dans le domaine musical, il bénéficie d’une véritable antériorité familiale son arrière grand-père étant professeur de violon. Son père, très mélomane, amateur de jazz, demandait à ses enfants, de choisir à 6 ans, un instrument et un sport. Pour lui, ce sera le violon et le judo. Ses deux frères, John et Max, profiteront pleinement de leur formation et trouveront le succès en 2008 en fondant le groupe pop rock electro, « Elephanz ».
Devant la caméra
L’on peut voir Tristan Robin un peu sur tous les fronts : dans des pubs, véritables laboratoires pour réalisateurs qui produisent parfois de très bonnes surprises en faisant preuve d’une d’inventivité remarquable, à la télé dans de nombreuses séries. Il a pu incarner récemment Louis XIV dans « La Guerre des trônes » de Bruno Solo. L’on pourrait citer aussi « Cannes Confidential » de Camille Delamarre, « Les Petits meurtres d’Agatha Christie », les séries britanniques « Transporteur » et « Agent Hamilton ». Les réalisateurs l’ont remarqué et le font travailler comme Luc Besson dans son « Valerian and the City of a Thousand Planets » où il joue en anglais. Il est actuellement à l’affiche du film de Robin Sykes « Sexygénaires » avec Thierry Lhermitte et Patrick Timsit où il incarne le fils de Marie Bunel. Pour lui, l’aventure cinématographique a commencé avec Volker Schlöndorff qui tournait à Nantes. Pendant qu’il donnait la réplique en allemand, il est repéré par le grand cinéaste qui le fait jouer dans « Diplomatie » mais aussi dans son téléfilm « La Mer à l’aube ».
Pour conclure
Sur un plan plus personnel, c’est en allant voir jouer Claire Pérot, une collègue de travail, qu’il rencontre en 2018, Cécilia Cara avec laquelle il partage un véritable coup de foudre. Cécilia fait actuellement une brillante tournée de quatre mois en Chine avec « Roméo et Juliette » dans le rôle titre qu’elle a créé en 1999. Une absence rendue moins pesante par la participation de Tristan Robin à « Smile » au Théâtre de l’œuvre où il convient d’aller le découvrir jusque fin juillet, non sans s’amuser du titre de cette pièce qui colle si bien à ce comédien doué, connu pour avoir un irrésistible sourire !