Vladimir Kornéev chante Dalida

Théâtre des Gémeaux Parisiens

Les 28 et 29 avril 2025 le chanteur Vladimir Kornéev donnera un concert autour de Dalida au Théâtre des Gémeaux Parisiens. Une occasion unique de découvrir un jeune artiste prometteur à la carrière internationale déjà bien amorcée. Avec lui, nous revenons sur sa trajectoire et ses premiers pas sur une scène française.

Vladimir Kornéev est né en Géorgie. À cinq ans, la guerre l’oblige à quitter son pays. Ses parents s’installent à Berlin. Une période difficile que sa carrière artistique lui permet de dépasser : pour cet apatride, la scène est devenue sa patrie. « Mon enfance a été marquée par de nombreux traumatismes et jusqu’à 17 ans, il m’était difficile de parler du fait d’un bégaiement assez prononcé. Le piano d’abord, plus tard le chant et le théâtre m’ont permis de guérir ce défaut. La musique a toujours été mon moyen d’expression le plus profond. Mais elle a été plus que cela en vérité, elle m’a permis de survivre et de surmonter toutes les difficultés. Sur scène, je me connecte à mon public, je peux respirer, je suis apaisé. C’est un point commun avec Dalida que ce besoin de trouver un foyer et une sécurité sur scène. »

C’est à Berlin où il vit qu’il lance, entre 2014 et 2019, ses trois premiers albums récitals, avant de faire, en 2021, ses débuts au Canada avec l’orchestre Philharmonique du Québec. En 2023, les Allemands découvrent son nouveau concert « Le Droit d’aimer » qui deviendra pour la France, l’année suivante, « La Vie en Piaf ».

La venue à Paris de Vladimir Kornéev est d’abord le fruit de sa collaboration avec son manager, Lionel Lavault, un parisien habitant à Montréal. « Il m’a découvert sur You Tube où il a vu mon concert « Youkali » autour de Kurt Weill. Il m’a contacté. Il travaille avec la grande chanteuse Ginette Reno, ce qui m’a permis de donner un très beau concert avec elle. Notre duo intitulé « Le bon côté du ciel » a connu le succès et a rapidement atteint le statut de disque de platine après sa sortie. » Cette étape importante dans sa carrière est aussi l’aboutissement d’une passion pour la langue française et les deux grands noms de la chanson que sont Edith Piaf et Dalida, si présentes dans son parcours. Un choix essentiel pour lui ayant motivé l’envie d’apprendre le français. Il le parle aujourd’hui couramment, comme le russe, l’allemand et l’anglais.

Vladimir Kornéev travaille avec les producteurs Les Lucioles. « Nous avons eu la chance de trouver Les Gémeaux qui ont le double avantage d’avoir une tradition de théâtre et une salle convenant parfaitement à mon spectacle. Je suis acteur et mon spectacle de chant est bien sûr mis en scène. J’ai beaucoup travaillé les arrangements avec Jean-Félix Lalanne ainsi que la création d’un fil dramatique : atmosphères, transitions, ambiance. Les textes et récits entre les chansons, je les ai écrits avec le scénariste berlinois Paul Schulz. Je conçois toujours mes concerts comme un film ! ». Une vision toute particulière mais si naturelle pour un artiste qui est aussi un excellent acteur. Nous avons pu le voir à l’écran à plusieurs reprises, notamment dans la série Netflix « L’Impératrice » où il incarne le tsar Alexandre II.

Vladimir Kornéev confie que Dalida est pour lui bien plus qu’une chanteuse. « C’est une immense actrice ayant vécu entre la lumière et l’ombre qui incarne chaque émotion avec une intensité incroyable. Ses chansons portent une vérité universelle sur l’amour, l’espoir, la solitude aussi et ce, même quand elle est dans un style disco. Elle fait vibrer quelque chose en moi que je ne peux pas expliquer. Avec ce spectacle, je ne rends pas seulement hommage à son héritage, je réponds à un appel intérieur profond qui m’a conduit vers sa musique. « Je suis malade » est la toute première chanson française que j’ai apprise, et la première version que j’ai entendue est celle de Dalida. Ce fut le moment où j’ai compris ce que je voulais faire dans ma vie, être un chanteur qui par sa voix et ses interprétations déclenche chez les autres toutes les émotions que j’ai moi-même ressenties. »

Les deux soirées aux Gémeaux Parisiens seront une occasion unique d’entendre et de découvrir Vladimir Kornéev. En attendant ses prochaines dates en France qui ne manqueront pas de venir très rapidement.

Philippe Escalier – Photo © Lisa Reider

https://www.vladimirkorneev.com

Tangueada – Mosalini-Teruggi Cuarteto

Théâtre de la Ville

Après avoir ébloui le Théâtre des Abbesses en décembre 2024 et avant de partir en tournée, le Mosalini-Teruggi Cuarteto vient fêter ses dix ans d’existence en présentant « Tangueada » leur 3eme et tout nouvel album à Paris. On ne pouvait rêver plus bel anniversaire !

Entre créations originales et interprétations des classiques, Juanjo Mosalini (bandonéon) et Leonardo Teruggi (contrebasse) incarnent ce que le Tango contemporain produit de meilleur. Ces dignes héritiers de Hilario Durán, Alberto Ginastera et d’Astor Piazzolla ont su apporter à leur musique des influences d’autres pays d’Amérique Latine ou de l’univers du jazz. Un mariage aussi réussi que celui qu’ils ont voulu célébrer dans ce troisième album entre le Tango et la musique de chambre française avec Romain Descharmes au piano et Sébastien Surel au violon.

Cet ensemble qui n’aurait pas à rougir devant les meilleures formations classiques, nous laisse à entendre les sonorités les plus envoutantes et les plus vives que le genre puisse produire. Le raffinement et la sensualité de cette musique, traditionnelle et moderne à la fois, emporte le public sur des chemins jamais pratiqués jusqu’alors. Ce voyage musical, agrémenté d’un narratif, d’une remarquable sensibilité, construit autour de l’Histoire du Tango vu par le Quatuor Mosalini-Teruggi est exceptionnel en tous points. Cette expérience unique permet de redécouvrir le Tango dans ce qu’il a de plus original et de plus beau. De la grande musique assurément !

Philippe Escalier

Colorature, Mrs Jenkins et son pianiste

Théâtre Actuel La Bruyère

Le retour à l’affiche de la pièce de Stephen Temperley qui retrace la courte et très atypique carrière vocale de la célèbre Florence Foster Jenkins permet de découvrir un spectacle haut en couleur, irrésistiblement drôle.

Pour marquer les esprits et rester dans l’Histoire, il n’y a que deux possibilités, être le meilleur ou le plus mauvais. C’est bien la seconde solution qu’a choisi Florence Foster Jenkins, à son corps défendant. Persuadée d’avoir l’oreille absolue doublée d’une voix irrésistible, sa fortune lui permet de donner quelques récitals dans les salons du Ritz-Carlton à New York avant d’atteindre le Graal en 1944 en donnant un concert de charité dans la mythique salle de Carnegie Hall. Sa voix de crécelle et les costumes insensés qu’elle confectionne elle-même déclenche des moqueries en cascade et une hilarité générale. Preuve que le ridicule peut tuer parfois, elle est emportée par une crise cardiaque quelques semaines plus tard.

Stephen Temperley fait revivre les meilleurs moments de cette trajectoire si particulière à travers les liens qui s’établissent des années durant avec son pianiste Cosme McMoon. Ce jeune musicien rêve de réussir. Pour des raisons alimentaires, il accepte en tremblant cette collaboration, essayant, sans succès, de la contenir dans la sphère privée afin d’éviter d’être trop notoirement associé à une telle faillite. Pourtant, on le verra aussi s’attacher à cette femme-enfant, déconnectée, incapable de voir la réalité en face et vivant dans l’univers parallèle qu’elle s’est construit.

« Colorature » est une incroyable réussite, sans autres fausses notes que celles de notre pathétique soprano millionnaire. La truculente traduction de Stéphane Laporte, passé maître dans cet art si difficile, la parfaite mise en scène d’Agnès Boury, les interprétations magistrales d’Agnés Bove, qui excelle dans l’interprétation de cette chanteuse calamiteuse (avec ce final d’anthologie où, dans des costumes de folie, elle nous fait revivre le concert à Carnegie Hall) et Grégori Baquet aussi bon musicien qu’acteur, qui apporte à son personnage de pianiste une bien belle subtilité, cette parfaite équipe offre au public un moment de théâtre d’une légèreté, d’une intensité et d’une drôlerie dont il ne faut surtout pas se priver.

Philippe Escalier – Photo © Marie Dicharry

Les Sea Girls dans « Dérapage »

La Scala Paris

Spectacle après spectacle Les Sea Girls se sont familiarisées avec un succès qui ne se dément pas. Au moment de les retrouver pour « Dérapage », leur 6ème opus, à La Scala, retour express sur l’aventure exceptionnelle de trois artistes qui nagent dans le bonheur.

Les Sea Girls, Judith Rémy, Prunella Rivière et Delphine Simon, naissent, quoi de plus naturel, en Bretagne. Très vite, après avoir constaté dans de petits lieux que la recette prenait, elles passent à la scène en 2003 avec « Chansons à pousse-pousse ».

Sur le métier remettre son ouvrage

Leurs spectacles, toujours très aboutis, résultent d’un long temps de gestation. Quinze mois leur sont nécessaires en moyenne. Pour « Dérapage », elles se sont retrouvées avec Pierre Guillois, le metteur en scène qu’elles ont choisi, une semaine par mois durant neuf mois. « On a besoin de chercher, d’affiner. Quand les textes et les chansons ne sont pas écrits préalablement avant le spectacle, cela demande un long travail de maturation entre chaque session de répétition. Les moments d’essai, de découverte, le travail chorégraphique, les arrangements musicaux, la scénographie prennent du temps. Nous façonnons avec précision et minutie nos spectacles comme de l’artisanat ».

Le choix de la liberté

L’une des particularités des Sea Girls, outre la présence de musiciens sur scène, (ils seront trois à La Scala) est leur liberté totale de choix des projets et des personnes qui les mettent en scène. Elles tournent depuis 25 ans, partout en France sans être omniprésentes sur la scène médiatique. « En autoproduction jusqu’à présent, nous avons fait néanmoins sept dates à guichets fermés au Trianon, l’affiche de La Nouvelle Éve pendant une dizaine d’années et tant d’autres ». Mais cela explique cette remarque cocasse d’un spectateur, entendue après le spectacle devant 1400 personnes au Quartz à Brest, le plus grand CDN de France : « Vous allez percer, c’est sûr ! ».

Avant-gardistes

Elles arrivent, début 2000, après Les Parisiennes, les Frères Jacques, notamment. « Nous venions du théâtre après une école nationale, nous pensions jouer Racine ou Durringer et puis on se met à interpréter des chansons, pour le plaisir, dans des bars. On chante des textes de Jean-Max-Rivière qu’il n’avait pas proposé à d’autres artistes. Quelque chose se passe. On cherche alors à vendre le spectacle et pour les théâtres se pose la question : dans quelle catégorie nous placer ? ». C’est finalement l’air du temps qui les rattrape, en leur donnant la vaste appellation de Music-Hall. La sauce prend. Il y a moins de dix ans, la nouvelle troupe de Madame Arthur est arrivée, puis les groupes féminins. De fait les Sea Girls ont lancé, avant tout ces artistes, le spectacle d’humour musical féminin.

« Dérapage »

« Nous voulions raconter les coulisses du spectacle et l’envers du décor avec la folie de Pierre Guillois et la nôtre ». À sa demande, Prunella Rivière écrit les textes des chansons ainsi que les mélodies une fois les improvisations commencées, tandis que Fred Pallem travaille la composition et l’orchestration. Pierre Guillois a tenu à faire un spectacle de costumes, signés Elsa Bourdin, foisonnant exubérant, hilarant. À l’image de ce que les Sea Girls ont toujours été !

Philippe Escalier

Le Chanteur de Mexico

Opéra Théâtre de Metz

La nouvelle production de la célèbre opérette de Francis Lopez dans la mise en scène de Paul-Émile Fourny, portée par une formidable équipe, se place dans la lignée des spectacles de grande qualité que l’Opéra de Metz a l’habitude d’offrir à ses spectateurs.

L’œuvre la plus célèbre de Francis Lopez a été créée au Châtelet en décembre 1951. Son succès phénoménal, ses « tubes » entendus partout et connus de tous, lui ont permis de passer à la postérité, tout en subissant néanmoins les « outrages » de l’âge et la réputation, parfois un peu kitsch, dont l’opérette a du mal à se débarrasser. L’impressionnant travail de Paul-Émile Fourny, intelligent et inventif, qui modernise l’action en la transposant durant un tournage de film et la nourrit avec de nombreuses références, redonne à ce « Chanteur de Mexico » toute sa beauté et tout son éclat.

Après le lever de rideau et l’écoute d’une ouverture scintillante et précise, jouée par l’Orchestre national de Metz Grand Est, dirigé par le jeune chef virtuose Victor Rouanet, l’on découvre des décors (Hernán Peñuela), des costumes raffinés et chatoyants (Giovanna Fiorentini) et une ambiance qui rappellent les meilleures productions de Broadway. L’humour, les clins d’œil au cinéma ou aux musicals imaginés par Paul-Émile Fourny sont là pour donner le ton. C’est bien un spectacle en tous points exceptionnel que le public de cet opéra, (son inauguration en 1752 lui donne droit au titre de plus ancien de France en activité), vont découvrir, avec un enchainement de surprises, à commencer par l’extrême qualité vocale des chanteurs.

Dans le rôle de Vincent Etchebar, (c’est en quelque sorte le rôle-titre), Amadi Lagha, ténor franco-tunisien qui a collectionné les prix puis les grands rôles dans l’univers lyrique, avec sa voix veloutée, puissante, toute en finesse et ses indéniables qualités d’acteur, nous apporte ce que l’on pouvait rêver de mieux. Autour de lui Régis Mengus, un très espiègle et resplendissant baryton (Bilou), Perrine Madoeuf, sublime en Diva croqueuse d’hommes faisant marcher à la baguette Cartoni qu’interprète avec un touchant brio Gilles Vajou et Apolline Hachler (une Cricri magnifique et class dont on se souviendra longtemps), complètent une distribution magistrale, parfaitement à l’unisson. Tous ont répétés accompagnés au piano par l’excellente cheffe de chant Silvia Magagni. 

Aux côtés des magnifiques chœurs de l’Opéra Théâtre de l’Europole de Metz, placés sous la direction de Nathalie Marmeuse, les danseurs du Ballet de l’Opéra-Théâtre viennent dynamiser, avec un talent fou une intrigue que nourrissent les rôles comiques des deux comédiens Hadrian Lévêque di Savona (le cinéaste) et Charlène François (son assistante). Les habitués de l’Opéra seront amusés de voir son régisseur général, Florent Mayolet, leur prêter main forte dans un petit rôle croustillant.

Le défi consistant à faire redécouvrir et aimer l’opérette française la plus connue (si l’on excepte celles du grand Offenbach) est relevé haut la main. Impossible après cela de ne pas souhaiter que de telles expériences se reproduisent plus souvent et que soient ainsi dépoussiérés les grands titres de notre répertoire, aux qualités musicales évidentes, trop longtemps restés dans la pénombre, histoire de redonner au public cette joie et cette jubilation que ce réjouissant « Chanteur de Mexico » est en train d’apporter au public messin que l’on a entendu chanter avec ferveur « Mexiiiiico ! » pendant les nombreux rappels, avant de sortir du théâtre, le visage illuminé par d’immenses sourires. Difficile d’imaginer plus belle façon de terminer l’année !

Philippe Escalier

Pascal Amoyel dans « Une leçon de piano avec Chopin »

Théâtre Le Ranelagh

Le dernier spectacle de Pascal Amoyel autour de Chopin atteint au sublime en portant sur la musique un regard d’une incroyable intelligence et d’une magnifique sensibilité. Un très grand moment !

Après ses magnifiques spectacles sur Cziffra, Liszt et Beethoven, l’on pensait avoir atteint des sommets insurpassables. C’était bien mal connaître Pascal Amoyel !

Il n’est rien de plus difficile que de parler des spectacles qui nous ont bouleversé et que l’on porte en nous, longtemps après les avoir vus. Jamais il ne m’avait été donné d’entendre parler de la musique, et en particulier de celle de Chopin, avec autant de de grâce et de finesse. Cette leçon de piano est avant tout une leçon de vie, tant le pianiste y met de vérités et de lui-même. Si tout un chacun sera admiratif de la virtuosité reconnue du pianiste au travers des sept pièces qu’il interprète, ce qui nous touche réside dans l’art que Pascal Amoyel a de décrire, de raconter et d’incarner ce que l’univers musical de Frédéric Chopin recèle de particulier et de mystérieux. Et de le faire de la façon la plus intime qui soit.

Tout d’un coup, le compositeur et le virtuose qui nous le présente ne font plus qu’un. Ce magicien des mots et des notes, qu’il soit à son piano ou debout devant nous, parle à notre intelligence et à notre cœur. Sa façon de nous présenter la 1ère Ballade de Chopin, cette manière de nous faire découvrir les plus profondes vérités de cette pièce musicale, avec un peu de technique mais surtout beaucoup de poésie et de sentiments, est unique. Elle n’oublie pas de retracer les infinies questionnements qui, toujours, accompagnent l’interprétation de l’œuvre. Face à ses talents d’acteur, que la mise en scène minutieuse de Christian Fromont fait éclater, et que les lumières de Philippe Séon mettent si subtilement en évidence, le spectateur est à ce point conquis et ému par le spectacle de Pascal Amoyel qu’il en vient à craindre que ses applaudissements ne parasitent l’intensité du moment qu’il vient de vivre.

Texte et photo : Philippe Escalier

Britannicus Musical Circus

Le Lucernaire

La nouvelle création des Épis Noirs s’installe au Lucernaire où les parisiens peuvent applaudir un incroyable spectacle délirant et haut en couleurs.

BRITANNICUS PHOTO : OLIVIER. BRAJON

L’une des traditions des Épis Noirs est de s’attaquer à nos grands mythes fondateurs. Avec visiblement un goût particulier pour Racine. Après « Andromaque », les voici en train de revisiter « Britannicus ». De fond en comble. C’est du grand art mais, j’allais dire, rassurez-vous, ce n’est pas la Comédie Française ! Poésie, burlesque, sens de la dérision et musique sont les armes avec lesquelles Pierre Lericq (auteur, metteur en scène assisté de Bérangère Magnani) et sa troupe dézinguent l’un de nos grands classiques. L’œuvre de Racine reste un prétexte à plus d’une heure de spectacle absolument déjanté (c’est peu de le dire !). Certes, les personnages de la tragédie sont là mais ils disent leur propre texte pimenté de quelques alexandrins dans une ambiance de cirque assez fellinienne, où le clown est roi. Nous sommes en mai 68… après Jésus Christ ! Pierre Lericq installe le théâtre dans le théâtre et, en Monsieur Loyal, conduit son petit monde, association d’intermittents du spectacle ratés, à la baguette. Tout est surligné (c’est la loi du genre) et pourtant, rien n’est excessif et la finesse est au rendez-vous avec un humour poétique, radical, rarement potache, toujours délicieux.

Il n’est pas exagéré de penser que cet ouragan musical et circassien pourrait être bien plus proche de l’auteur qu’on ne le croit. Mais oublions Racine, devenu ici roi des Punks ou des causes perdues et restons avec nos personnages lunaires et loufoques. Britannicus est séduisant, pas seulement parce qu’il a l’apparence de l’excellent Jules Fabre mais parce qu’il touchant en grand ado inconscient, trop cool, amoureux de Junie qu’il préfère à l’Empire. Face à lui, Néron prend les traits de Tchavdar Pentchev qui est au centre du show auquel il contribue à donner, et avec quel brio, toute son intensité. Inquiétant maître chanteur, inhumain, rendu narcissique et violent par l’amère Agrippine que Marie Réache transforme avec talent en folle furieuse colorée, sorte de mante religieuse incestueuse, obsédée par l’idée de mettre son fils sur le trône. Pour cela, elle a fait de l’assassinat un sport national. Mais Néron désire tout ce qu’il n’a pas, dont Junie, pourtant folle amoureuse de « Brita » à laquelle Julie de Ribaucourt prête son art et sa grâce pendant que Gilles Nicolas, serviteur obséquieux et loufoque est occupé à décrire par le menu le moindre de ses mouvements.

Cette troupe de comédiens, musiciens danseurs sait tout faire, depuis tenir le public en haleine et en joie jusqu’à transformer un grand désordre apparent en monumentale réussite scénique, parfaitement structurée. Ce théâtre populaire contribue à donner ses lettres de noblesse au spectacle vivant et du bonheur à ses spectateurs. Que demande le peuple ?

Philippe Escalier – Photo © Olivier Brajon

Stéphane Letellier-Rampon

Son nom est principalement associé à l’univers des comédies musicales. Mais ce spécialiste de la communication a su ajouter à son métier d’attaché de presse celui de producteur de spectacles. Portrait de Stéphane Letellier-Rampon qui a mis ses qualités professionnelles au service des artistes et de ses coups de cœur.

Son passage en 1995 par une école de communication, l’EFAP, lui permet d’entamer sa carrière d’attaché de presse. Plus tard, ce boulimique de travail « soigne » la crise de la quarantaine en suivant un Executive MBA au CELSA pour renforcer ses compétences en communication et marketing mais aussi en management, la structure qu’il a créée s’étant sensiblement étoffée. « Ce MBA m’a permis de côtoyer des gens en activité dans des milieux différents et cette formation intense a consolidé ma confiance en moi. Elle m’a aidé à franchir le pas de la production ».

De fait, ce domaine l’attire depuis longtemps. Il fait ses débuts avec BB Promotion qui lui demande de travailler sur « Ballet Revolución », un spectacle qui sera à l’affiche du Casino de Paris à deux reprises (en janvier 2013 et mars 2014) : « J’ai géré toute la production en France ce qui m’a plu et m’a donné envie de continuer. J’ai découvert ensuite en 2015 « Oliver Twist, le Musical » de Shay Alon et Christopher Delarue, cette comédie musicale française qui cochait toutes les cases de Broadway, pour laquelle j’ai eu un vrai coup de cœur. » Il en constitue l’équipe et pilote entièrement le spectacle. En parallèle, Sheila pour qui il travaillait comme attaché de presse depuis 2001, lui demande de devenir son manager-producteur. « J’ai produit pour elle trois scènes à Paris en 18 mois, et j’ai réactivé le catalogue. J’ai donc attaqué la production sous deux angles en même temps, passionnant mais assez lourd sur le moment ! ».

 « Les Misérables », que les parisiens vont découvrir dans quelques jours au Châtelet l’ont mobilisé durant ces cinq dernières années. « J’ai développé un projet artistique qu’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg m’ont demandé de faire pour eux en France, en m’associant au metteur en scène Ladislas Chollat. Ensemble, nous avons construit une proposition artistique, avant d’aller convaincre Sir Cameron Mackintosh détenteur des droits du spectacle. Après quoi, le Théâtre du Châtelet a décidé de financer. Avec le Châtelet, nous travaillons main dans la main, d’autant plus facilement qu’ayant déjà collaboré avec eux pour « West Side Story », produit par BB Production, et cette année avec le ballet de Matthew Bourne « Romeo + Juliet » produit par TS3, j’en connais bien tous les rouages ».

Stéphane Letellier-Rampon a coproduit aussi, y compris sur le plan financier, « Les Frottements du cœur » de Katia Ghanty joué en 2023 et 2024 en Avignon, piloté par Atelier Théâtre Actuel. Il accompagne aussi l’aventure des « Soignantes », groupe imaginé par Loïc Manwel, qui ont récemment ému le pays et pour lesquelles il a produit l’album « Les Voix du Cœur ». Elles ont participé à « La France a un incroyable talent » qui leur a apporté une belle couverture médiatique et en quelques mois à peine, 10 000 albums ont été vendus. « L’idée maintenant est de faire avec l’histoire de ces héroïnes médecins et chanteuses, un film musical réalisé par Loïc ».

Parmi les projets un peu exceptionnels sur lesquels il travaille comme attaché de presse figure « Le Grand Hôtel des Rêves ». La société Polaris s’est spécialisée dans le créneau du spectacle immersif, un genre qui jouit depuis quelques temps des faveurs du public. Leur spectacle « La Belle et la bête » se joue dans des châteaux autour de Paris mais aussi dans la capitale où ils ont décidé de s’installer après avoir trouvé le lieu parfait, l’ancien hôtel Lebrun dans le Vème. Avant de présenter, dans des décors et des costumes superbes, leur spectacle de fin d’année, « La Véritable Histoire du Père Noël »ils vont y donner « La Belle et la Bête », deux spectacles écrits et mis en scène par Charles Mollet, fondateur de l’entreprise. « Pour s’imaginer l’ampleur de ces spectacles, il faut savoir qu’ils peuvent mobiliser jusqu’à mille figurants dans les châteaux :  en effet, pour chaque représentation, un groupe démarre avec son public toutes les dix minutes environ ».

Travailleur de l’ombre, Stéphane Letellier-Rampon s’est occupé récemment d’un spectacle de danse de la compagnie Alvin Ailey au Palais des Congrès, du Jazz Nice Festival en collaboration avec Delphine Caurette ou encore du Festival 2 Cinéma de Valenciennes, preuves de son intérêt pour le monde artistique au service duquel il a toujours mis toute son énergie.

Philippe Escalier

Les Folies Gruss

Le 50ème anniversaire de cette grande dynastie circassienne ne pouvait se fêter qu’avec un spectacle exceptionnel. C’est bien ce à quoi nous convie la famille Gruss, pendant plusieurs mois, sous leur grand chapiteau installé au Carrefour des Cascades à l’orée du Bois de Boulogne depuis 2001.

Cet anniversaire est majeur à double titre. Il célèbre un demi-siècle de vie artistique parisienne de la Compagnie Gruss consacrée au cirque et à l’art équestre. C’est aussi un hommage marqué, à Alexis Gruss, disparu le 6 avril dernier. De fait, « Les Folies Gruss » conçues comme une comédie musicale, avec la présence d’un orchestre, dans une mise en scène originale faisant appel à 50 chevaux et à 25 artistes, frappe un grand coup. Le spectacle mêle l’art équestre, la musique et les performances aériennes, tout en racontant une séduisante histoire dans un décor modernisé, totalement repensé.

Stephan Gruss assure la direction artistique, brillamment assisté à la mise en scène et à la scénographie par Grégory Garell, qui signe aussi la chorégraphie et la composition musicale qui a su faire la part belle à un excellent duo de chanteurs, Candice Parise et Xavier Ducrocq. Dans cette réjouissante ambiance, la troupe composée pour l’essentiel de la famille Gruss peut proposer durant 1 h 30 des numéros surprenants de virtuosité. Impossible de ne pas remarquer les jumeaux Charles et Alexandre Gruss, dignes représentants de la sixième génération et qui comptent parmi leurs plus belles récompenses, un Clown d’Or attribué cette année à leur étonnant et périlleux travail de jonglerie à cheval.


Cette célébration grandiose de l’héritage de la famille Gruss, met parfaitement en lumière leur talent et leur passion pour les arts du cirque. Très abouties, « Les Folies Gruss » séduisent tout autant les adultes qu’un très jeune public qui reste béat d’admiration devant la magie qui prend vie sous leurs yeux… pour le plus grand plaisir de leurs parents !

À noter que les spectateurs qui veulent rester dans cette ambiance festive et souhaitent prolonger leur visite, peuvent profiter d’une restauration faite maison, rythmée et agrémentée, encore et toujours, par des performances artistiques et musicales.

Philippe Escalier

Photos © Eloise Vene et © Olivier Brajon


























« Mercutio » : un Shakespeare survitaminé au Rouge-Gorge

Cette adaptation étonnante et énergisante de « Roméo et Juliette », signée Kévin Olivier Salles a été remarquée lors du dernier festival Off d’Avignon. Les festivaliers pourront retrouver les six comédiens de « Mercutio », cette année à 15 h 25 au Théâtre Le Rouge-Gorge. Nous revenons sur le beau parcours de ce spectacle, porté par une troupe qui a suscité l’enthousiasme du public.

C’est à l’issue des cours Florent où les comédiens de la troupe se sont rencontrés (en cours du soir de deuxième année) que Kevin Olivier Salles leur propose cette création qui lui trottait dans la tête et lui tenait à cœur : « J’attendais de trouver des gens assez fous pour me suivre dans ce projet ». Se focaliser sur l’envers du décor de « Roméo et Juliette » à travers le personnage de Mercutio, dans une folle ambiance de cabaret, tel était le pari de départ. Le travail d’adaptation se fait à partir de la traduction de Jean-Paul Jouve et sur la base d’une écriture de plateau qui permet de mixer adroitement le texte de Shakespeare avec des apports d’une tonalité moderne et jeune correspondant parfaitement à l’œuvre. À quoi s’ajoutent des parties musicales importantes en live, dont Kevin Abgrall (l’interprète de Benvolio) est en grande partie l’auteur. S’y ajoute du chant et de la danse contribuant à nourrir un univers décalé, onirique et burlesque, teinté de fantaisie. Ce petit bijou vient de trouver son écrin dans l’espace l’atypique du Rouge-Gorge avec ses 200 places et sa structure très « cabaret » sur plusieurs niveaux.

Ce spectacle, émotionnellement très fort, assez rock, demande une énergie particulière. Lucas Berger qui interprète le rôle-titre en souligne les aspects très physiques, « on perd 3 kilos par soir » dit-il. Cette véritable intensité génère des états émotionnels forts que les acteurs partagent avec un public toujours très réactif, touché par cette sensibilité à fleur de peau qui caractérise un « Mercutio » émaillé de surprises

Roméo (Tudual Gallic), Benvolio, Juliette, Tybalt (Bokai Xie), le frère Laurent et le père Capulet sont les personnages de la tragédie qui l’on retrouve dans « Mercutio ». À quoi s’ajoute la personnification de la Reine Mab, une fée des songes assez lunaire qui prend, sous les traits de Diane Renier, un aspect « méchante reine », drag-queen, un peu à l’image de la fée dans le « Cendrillon » de Joël Pommerat. Cette face cachée de Mercutio, qui marche de pair avec lui et permet de donner quelques clés du personnage, comme le souligne Lucas Berger, vient pimenter encore davantage un spectacle haut en couleurs. Preuve que ce dernier est d’abord et avant tout une affaire de troupe, les costumes colorés et originaux créés par Simon Davalos (interprète de Frère Laurent) font partie du décor, et leur tendance fashion peut donner parfois le sentiment d’un défilé de mode, tout en apportant au spectacle sa dimension intemporelle.

« Mercutio » a su rassembler en 2023 une audience large et variée. D’abord, et les comédiens en sont particulièrement heureux, un public jeune, (lycéens et adolescents) séduit au point de constituer un vrai fan-club, revenant voir la pièce à de nombreuses reprises. « Je me revoyais à 11 ans en train d’aller au cinéma voir Harry Potter pour la 4ème fois » énonce Kevin Abgrall en souriant. De leur côté, les séniors ont aussi été embarqué par cette tempête théâtrale. Parmi eux, des membres de la communauté shakespearienne de Paris n’ont pas tari d’éloges. Cerise sur le gâteau, les comédiens ont eu un soir le plaisir de trouver James Thierrée à la sortie du spectacle, désireux de leur faire part de ses encouragements et de son souhait de suivre leur aventure dans le temps. Encouragé par cet accueil chaleureux du public lors du dernier festival Off d’Avignon 2023, la troupe a perfectionné le spectacle tout en lui permettant de profiter des riches possibilités scéniques offertes par le Rouge-Gorge.

Soutenu aujourd’hui par Enscène Production pour la diffusion, la troupe de « Mercutio » va entamer son second Avignon, certaine que la folie de son spectacle va continuer à être diablement contagieuse. Un succès qui, personne n’en doutera, va en appeler d’autres. Il conviendra de suivre attentivement ces jeunes comédiens doués, ayant le spectacle dans la peau. Mais pour l’heure, place à l’amour, place à Shakespeare !

Philippe Escalier – Photos : Piéton Parisien

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