La Cage aux Folles


Les fêtes de fin d’année 2025 s’annoncent sous le signe de la diversité et de l’amour au Théâtre du Châtelet. Du 5 décembre 2025 au 10 janvier 2026, l’institution parisienne accueille une nouvelle production française de « La Cage aux Folles », la célèbre comédie musicale de Broadway signée Jerry Herman et Harvey Fierstein. Pour cette création inédite, Olivier Py, directeur du Châtelet, endosse simultanément les casquettes de metteur en scène et de traducteur, offrant au chef-d’œuvre américain une version française qui se veut à la fois fidèle à l’esprit originel et résolument contemporaine.
Laurent Lafitte, ancien pensionnaire de la Comédie-Française, s’empare du rôle emblématique d’Albin, le chanteur de cabaret qui se métamorphose chaque soir en Zaza Napoli, une créature de paillettes et de plumes. Face à lui, Damien Bigourdan incarne Georges, le propriétaire du cabaret et compagnon d’Albin depuis vingt ans. Cette distribution prestigieuse porte une vision artistique ambitieuse : replacer le musical dans son contexte naturel, celui du cabaret, tout en réaffirmant sa dimension politique à l’heure où les droits des minorités LGBTQI+ demeurent menacés dans de nombreux endroits du monde.
Quarante-deux ans après son triomphe à Broadway, « La Cage aux Folles » continue de chanter la liberté d’être soi. Son hymne « I Am What I Am » résonne aujourd’hui comme un manifeste intemporel pour la tolérance et l’acceptation des différences.


Tout commence au Théâtre du Palais-Royal, le 1er février 1973. Ce soir-là, Jean Poiret et Michel Serrault créent « La Cage aux Folles », une comédie qui va bouleverser le paysage théâtral français. L’intrigue met en scène Georges et Albin, couple homosexuel vivant à Saint-Tropez où ils dirigent un cabaret de travestis dont Albin constitue, sous le nom de Zaza Napoli, l’attraction principale. Leur existence tranquille bascule lorsque le fils de Georges, annonce ses fiançailles avec la fille d’un homme politique ultraconservateur.
La genèse de cette pièce remonte à 1967, lorsque Jean Poiret découvre « L’Escalier » de Charles Dyer, un drame anglais dépeignant les déchirements d’un couple d’homosexuels vieillissants. Poiret décide alors d’en écrire le « négatif comique », transformant la noirceur en comédie boulevardière. Le pari semble audacieux, presque téméraire : à cette époque, l’homosexualité demeure largement taboue dans la société française.
Les premières critiques oscillent entre éloge du jeu des comédiens et accusations de caricature. Certains militants homosexuels appellent même au boycott. Pourtant, le bouche-à-oreille fonctionne admirablement. Un mois après la première, « La Cage aux Folles » triomphe. La pièce sera jouée près de deux mille fois, d’abord cinq années consécutives au Palais-Royal, puis deux ans supplémentaires au Théâtre des Variétés. Le public découvre des personnages attachants, loin des stéréotypes habituels, portés par le talent comique du duo Poiret-Serrault.


En 1983, dix ans après la création parisienne, « La Cage aux Folles » franchit l’Atlantique sous une forme entièrement renouvelée. Le compositeur et parolier Jerry Herman, auréolé du succès de « Hello, Dolly! » vingt ans plus tôt, s’associe à Harvey Fierstein pour créer une comédie musicale originale. Les deux hommes, fervents défenseurs des droits LGBTQI+, ne se contentent pas d’adapter la pièce de Poiret : ils la réinventent comme une véritable célébration de la diversité.
Arthur Laurents assure la mise en scène de cette production qui s’ouvre le 21 août 1983 au Palace Theatre de Broadway. Le spectacle connaît un triomphe immédiat et se maintient à l’affiche durant quatre ans, totalisant mille sept cent soixante et une représentations. En 1984, la production originale rafle six Tony Awards, dont celui de la meilleure comédie musicale, de la meilleure musique et du meilleur livret. George Hearn, dans le rôle d’Albin, reçoit le Tony du meilleur acteur, consacrant sa prestation mémorable.
Le musical Broadway diffère sensiblement de la pièce française. Si l’intrigue demeure identique, la dimension musicale amplifie l’émotion et le propos politique. Le numéro « I Am What I Am », clôturant le premier acte, devient instantanément un hymne pour la communauté gay. La chanson sera même reprise par Gloria Gaynor, transformant cette déclaration de fierté en tube du disco.
Broadway accueillera deux reprises triomphales de l’œuvre : en 2004-2005, puis en 2010 avec Kelsey Grammer et Douglas Hodge, cette dernière production remportant à son tour trois Tony Awards dont celui de la meilleure reprise. Chaque version confirme l’universalité d’un spectacle qui transcende les époques.


Une tentative française en 1999


En 1999, Alain Marcel produit une adaptation française du musical au Théâtre Mogador. Malgré la qualité du projet, cette version ne rencontre pas le succès espéré et s’arrête après cent représentations. Le public français, très attaché à la pièce originale et aux films d’Édouard Molinaro avec Michel Serrault, peine à adopter cette forme musicale. Plus de vingt-cinq ans plus tard, Olivier Py relève le défi d’offrir à cette comédie musicale légendaire une nouvelle vie en langue française.


Olivier Py incarne parfaitement l’artiste total. Né en 1965, ce dramaturge, metteur en scène, acteur et écrivain a successivement dirigé le Centre Dramatique National d’Orléans, l’Odéon-Théâtre de l’Europe, puis le Festival d’Avignon pendant neuf ans, avant de prendre la tête du Théâtre du Châtelet en 2023. Son parcours témoigne d’un engagement constant pour un théâtre exigeant, poétique et profondément humaniste.
Parallèlement à sa carrière de metteur en scène, Olivier Py mène depuis 1996 une vie parallèle sous les traits de Miss Knife, son double féminin. Cette chanteuse de cabaret désespérée et flamboyante constitue bien plus qu’un simple numéro : elle représente une part essentielle de sa personnalité artistique, un espace de liberté où s’expriment la mélancolie, l’humour et la revendication. Miss Knife a conquis les scènes de Paris, New York, Bruxelles, Madrid et Athènes, portant des chansons qui mêlent tendresse et dérision. Le Châtelet a d’ailleurs accueilli en novembre 2024 son récital « Miss Knife Forever », célébrant trente ans de carrière de ce personnage attachant.
Cette double identité éclaire le choix d’Olivier Py pour mettre en scène « La Cage aux Folles ». Lui qui connaît intimement l’univers du cabaret, ses codes, ses excès et sa poésie particulière, dispose d’une légitimité naturelle pour réinscrire le musical dans son contexte originel.


Un parti pris artistique affirmé


Loin de la facilité des clichés, la traduction et la mise en scène d’Olivier Py cherchent à extraire « La Cage aux Folles » des représentations caricaturales que le théâtre et le cinéma ont parfois véhiculées. Son approche consiste à replacer l’intrigue dans l’univers du cabaret, cet espace de jeu sur les identités où règnent la liberté et la transgression.
Sur scène, Zaza chante et danse, offrant au public le spectacle d’une vedette accomplie. Mais hors des projecteurs, l’artiste affronte des questions essentielles : l’homoparentalité, l’amour inconditionnel d’un parent pour son enfant par-delà les assignations de genre, la légitimité d’exister pleinement dans une société qui résiste encore à la différence. Cette dualité entre l’éclatante performer et l’être vulnérable constitue le cœur battant de la mise en scène de Py.
Le directeur du Châtelet assume pleinement la dimension politique de l’œuvre. Créée à Broadway en pleine épidémie de sida, à une époque où l’homophobie atteignait des sommets, « La Cage aux Folles » constituait déjà un acte militant. Plus de quarante ans plus tard, le spectacle conserve une brûlante actualité. Les paillettes ne sont pas uniquement décoratives : elles constituent une arme pacifiste dans un combat pour la tolérance qui demeure toujours nécessaire.


Laurent Lafitte, un rêve d’enfance


Laurent Lafitte endosse le rôle de Zaza, accomplissant ce qu’il qualifie lui-même de « rêve d’enfant ». Âgé de cinquante et un ans, cet acteur au parcours prestigieux a quitté la Comédie-Française en mai 2025 après douze années comme pensionnaire de la vénérable institution. Son répertoire à la Comédie-Française comprend notamment « Cyrano de Bergerac », « Le Côté de Guermantes » et « Dom Juan ».
Au cinéma, Laurent Lafitte a tourné avec les plus grands réalisateurs français, enchaînant les succès dans des registres variés. On l’a vu récemment dans « T’as pas changé », « La femme la plus riche du monde » et « Marcel et Monsieur Pagnol ».
Pourtant, « La Cage aux Folles » ne constitue pas sa première incursion dans la comédie musicale. En 2010, il était déjà en tête d’affiche de « Rendez-vous » au Théâtre de Paris, qu’il avait lui-même coadapté aux côtés de Kad Merad. Cette expérience lui confère une aisance précieuse pour aborder le rôle exigeant d’Albin, qui nécessite à la fois un jeu d’acteur subtil, une présence scénique flamboyante et des qualités vocales affirmées.


Damien Bigourdan et les rôles principaux


Face à Laurent Lafitte, Damien Bigourdan incarne Georges, le propriétaire du cabaret et compagnon d’Albin. Acteur fidèle d’Olivier Py, Bigourdan possède une solide expérience du répertoire musical et dramatique. On l’a notamment vu dans « L’Impresario de Smyrne » à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, « Traviata, vous méritez un monde meilleur » et « La Petite Boutique des horreurs » à l’Opéra-Comique.
La distribution principale réunit également Harold Simon dans le rôle de Jean-Michel, le fils de Georges dont l’annonce de mariage déclenche l’intrigue. Gilles Vajou interprète Édouard Dindon, le beau-père conservateur, tandis qu’Émeline Bayart incarne son épouse Marie Dindon. On retrouve par ailleurs Émeric Payet en Jacob, le majordome, Lara Neumann en Jacqueline, Maë-Lingh Nguyen en Anne et Édouard Thiébaut en Francis.


Les Cagelles et les ensembles


Une comédie musicale de cette envergure nécessite des ensembles vocaux et chorégraphiques remarquables. Les Cagelles, ces artistes travestis qui constituent la troupe du cabaret, sont incarnés par treize performers : Théophile Alexandre, Axel Alvarez, Pierre-Antoine Brunet, Loïc Consalvo, Greg Gonel, Rémy Kouadio, Alexandre Lacoste, Julien Marie-Anne, Maxime Pannetrat, Geoffroy Poplawski, Lucas Radziejewski et Jérémie Sibethal. Chacun de ces artistes apporte sa personnalité et son talent à ces numéros spectaculaires qui rythment la soirée.


Les Tropéziens et Tropéziennes, habitants de Saint-Tropez participant à l’action, comptent dix interprètes dont Jean-Luc Baron, Jeff Broussoux, Simon Froget-Legendre, Ekaterina Kharlov, Talia Mai, Guillaume Pevée, Marc Saez, Véronick Sévère, Fabrice Todaro et Marianne Viguès.
Enfin, cinq swings assurent les remplacements éventuels : Raphaëlle Arnaud, Simon Draï, Mickaël Gadea, Grégory Juppin et Killian Vialette.

L’équipe artistique et technique


Direction musicale et orchestration
La direction musicale est confiée à un duo de chefs : Christophe Grapperon et Stéphane Petitjean. Ils dirigent l’orchestre Les Frivolités Parisiennes, ensemble réputé pour son approche inventive du répertoire lyrique et musical. Les Frivolités Parisiennes apportent leur virtuosité et leur sensibilité à cette partition exigeante de Jerry Herman, qui mêle influences jazz, music-hall et grandes traditions de Broadway.


Décors et costumes


Pierre-André Weitz signe simultanément les décors et les costumes de cette production. Collaborateur de longue date d’Olivier Py, il a conçu la scénographie et les tenues de plus de quarante spectacles du metteur en scène. Cette complicité artistique garantit une cohérence visuelle forte entre l’univers du cabaret et les moments plus intimes de l’intrigue. Les costumes promettent paillettes, plumes et audaces chromatiques, tandis que le décor devra évoquer à la fois l’effervescence du music-hall et la douceur méditerranéenne de Saint-Tropez.


Chorégraphie et lumières


Ivo Bauchiero assure la chorégraphie générale du spectacle, avec la collaboration d’Aurélien Lehmann pour les séquences de claquettes. Les numéros dansés constituent un élément essentiel de « La Cage aux Folles », permettant de déployer toute la virtuosité des Cagelles et la sensualité des tableaux de cabaret.
Bertrand Killy conçoit les lumières, élément crucial pour créer l’atmosphère du cabaret, alternant projecteurs éblouissants et éclairages intimistes selon les scènes. Le sound design est confié à Unisson Design, garantissant une qualité acoustique optimale pour cette production musicale.


Assistants et collaborateurs


Nicolas Guilleminot assiste Olivier Py à la mise en scène, Clément Debras seconde Pierre-André Weitz pour les décors, et Mathieu Trappler l’assiste pour les costumes. Cette équipe complète témoigne de l’ampleur de la production mise en place par le Théâtre du Châtelet, en accord avec Les Visiteurs du Soir.


Avec « La Cage aux Folles », le Théâtre du Châtelet offre au public parisien un spectacle familial aux résonances universelles. Olivier Py, en artiste complet qu’il est, sait que derrière les paillettes et les numéros éblouissants se cachent des questions essentielles sur l’acceptation, l’amour et la liberté d’être soi. Laurent Lafitte et Damien Bigourdan, entourés d’une troupe talentueuse, portent cette histoire qui a su traverser les décennies sans jamais perdre sa pertinence.
Quarante-deux ans après Broadway, cinquante-deux ans après le Palais-Royal, « La Cage aux Folles » continue de chanter qu’il faut avoir le droit d’être qui l’on est, un être à part, une œuvre d’art. Dans un monde où les acquis en matière de droits des minorités demeurent fragiles, ce spectacle généreux rappelle que la tolérance et la différence ne s’opposent pas à l’indifférence : elles exigent au contraire une vigilance constante et un combat pacifique mais déterminé.
Les fêtes de fin d’année au Châtelet s’annoncent flamboyantes, émouvantes et bien nécessaires !


Philippe Escalier – Photos © Thomas Amouroux

Arsène Lupin, gentleman illusionniste

Les Ludiques larcins d’Arsène Lupin

Sur le velours rouge du Théâtre des Variétés, le plus célèbre gentleman-cambrioleur de notre patrimoine littéraire fait aujourd’hui danser l’impossible. Depuis octobre, Grant Lawrens incarne ce prince de l’artifice dans un spectacle qui prouve que le boulevard parisien n’a rien perdu de sa capacité à enchanter les foules de tous âges.

Nicolas Nebot, metteur en scène rompu à l’art des créations familiales, signe ici une partition astucieuse qui transforme la salle à l’italienne en terrain de jeu. Le Paris des années folles s’y déploie à travers une scénographie hybride où décors réels et projections numériques véritablement bluffantes fusionnent avec un naturel déconcertant. Les magiciens Tony et Jordan, les fameux French Twins, font surgir des prodiges visuels qui servent parfaitement le récit. Cette alliance entre magie traditionnelle et technologies contemporaines dessine un univers où chaque effet devient rouage narratif.

L’intrigue file à vive allure : face à la redoutable comtesse de Cagliostro que la magnifique Sophie Tellier campe avec une gourmandise théâtrale réjouissante, Lupin déjoue pièges et poursuites sous l’œil obstiné de l’inspecteur Ganimard. Frantz Morel à l’Huissier compose un policier obstiné qui provoque le rire sans tomber dans la caricature. Autour d’eux gravitent Chiara Bosco, Alice Fleurey, Jérémy Ichou, Théo Lima et Agnès Miguras, troupe alerte qui navigue entre déguisements multiples et transformations express avec une énergie communicative.

Grant Lawrens porte le spectacle avec une aisance souveraine, composant un Lupin tout en élégance malicieuse et en désinvolture aristocratique. Son charisme naturel épouse parfaitement l’essence du personnage, ce mélange d’insolence et de raffinement qui fait du gentleman-cambrioleur une figure éternellement séduisante. Les costumes de Marie Credou et les lumières de Laurent Béal achèvent de plonger le public dans cette atmosphère Art déco où le crime devient chorégraphie.

Le texte d’Ely Grimaldi et Igor de Chaillé, habitués des grandes réussites jeune public, n’hésite pas à prendre ses distances avec Maurice Leblanc. Cette liberté narrative permet au spectacle de respirer, d’inventer son propre tempo, sa propre fantaisie. Le rythme ne faiblit jamais durant ces soixante-quinze minutes qui filent comme un tour de prestidigitation. Moyennant quoi, le succès est là et il n’est pas volé !

Le spectacle conquiert autant les enfants, captivés par les rebondissements et les tours de magie, que leurs parents, sensibles aux références culturelles ou liées à l’actualité du moment. Cette double lecture témoigne du savoir-faire d’une équipe qui a toujours refusé la facilité du divertissement formaté. L’interaction avec le public, jamais forcée, transforme chacun en complice potentiel des exploits du héros, instaurant une chaleureuse connivence entre la scène et la salle.

Dans l’écrin historique des Variétés, monument classé qui a vu défiler tant de gloires du théâtre français, ce spectacle trouve sa place naturelle. Il réussit le tour de force de faire vivre une légende littéraire tout en offrant un divertissement contemporain qui fait honneur aux codes du théâtre de boulevard. Une réussite qui donne furieusement envie de redécouvrir les aventures originales du personnage. Mais pour l’heure, varions les plaisirs et fonçons aux Variétés !

Philippe Escalier – Photos © Germaine Wambergue

Les 52ème Folies Gruss

L’Héritage en lumière

Au carrefour des Cascades, à l’orée du Bois de Boulogne, le chapiteau familial est devenu le palais des mémoires. Avec cette 52ème création, la dynastie Gruss franchit un seuil inédit en transformant son répertoire circassien en partition chantée. L’idée de faire dialoguer l’art équestre avec les codes de la scène musicale contemporaine pourrait sembler périlleuse. Pourtant, dès l’ouverture orchestrale, l’osmose s’impose. Dirigé par Stephan Gruss avec la complicité scénographique de Grégory Antoine, ce spectacle dense refuse les facilités du divertissement formaté pour plonger dans l’intimité d’une transmission artistique bouleversante.

Le prétexte narratif se déploie avec une naïveté touchante mais non sans finesse : comment naît un spectacle Gruss ? La troupe nous convie dans les coulisses de sa propre alchimie créatrice, dévoilant les tâtonnements, les audaces, les fulgurances qui président à chaque nouvelle proposition, souvent avec une pointe d’humour. Cette mise en abyme devient le terreau d’une célébration émouvante de la famille comme creuset artistique. Trois générations se côtoient en piste, des aînées Gipsy Gruss et Svetlana Gruss jusqu’aux benjamines Gloria Florees et Venecia Florees, tissant devant nous la chaîne vivante d’un savoir-faire transmis de main en main, de regard en regard. L’absence du patriarche Alexis Gruss, disparu en 2024, plane sur l’ensemble comme une présence tutélaire que chacun honore à sa manière, par la grâce d’un souvenir, d’une figure équestre ou l’élan d’une voltige aérienne..

La cavalerie demeure évidemment l’épine dorsale de l’édifice. De nombreux chevaux de races variées évoluent sous la direction impeccable de Maud Gruss, qui perpétue l’exigence paternelle du dressage précis et respectueux. Chaque race possède ses caractéristiques propres et le spectacle célèbre cette diversité animale avec une science du rythme remarquable. Les numéros se succèdent dans une accélération progressive qui culmine avec un grand numéro de virtuosité où les cavaliers enchaînent sauts et voltiges sur des montures lancées au galop. Firmin Gruss, les jumeaux Charles et Alexandre Gruss y déploient une maîtrise confondante, mêlant puissance athlétique et légèreté chorégraphique.

Mais cette création affirme également son ambition aérienne avec une intensité troublante. Le jeune Alexander Malachikhin, nouvelle recrue de la compagnie, s’impose d’emblée par un numéro de sangles qui sidère par sa fluidité musculaire et son amplitude gestuelle. Suspendu à plusieurs mètres du sol, l’acrobate sculpte l’espace avec une élégance tout en retenue, alternant les figures de force pure et les tableaux contemplatifs où le corps semble flotter dans un ralenti onirique. Sa prestation dialogue magnifiquement avec celles de Pauline Mikolajczyk et Jeanne Gruss, qui maîtrisent le tissu aérien et le cerceau avec une grâce souveraine. L’équilibre entre l’esthétique circassienne traditionnelle et les codes contemporains du nouveau cirque s’installe ici avec fluidité, chaque artiste apportant sa singularité sans rompre l’harmonie d’ensemble.

La dimension musicale constitue l’autre grande réussite du spectacle. Les compositions originales de Sylvain Rolland, Massimo Murgia, Julien Teissier et Cyril Moret enveloppent chaque tableau d’une atmosphère spécifique, du lyrisme intimiste aux envolées festives. Margot Soria, chanteuse de talent et coautrice des textes, habite la scène vocale avec un tempérament affirmé. L’orchestre en direct, composé de sept musiciens, insuffle une énergie palpable que nulle bande préenregistrée ne saurait égaler. Cette présence sonore vivante dialogue constamment avec les corps en mouvement, créant une texture sensible où le geste et la note se répondent dans un jeu de miroirs subtil.

La scénographie de Grégory Antoine, conjuguée aux costumes de Sylvain Rigault, opte pour une palette chromatique éclatante sans verser dans le clinquant. Lumières changeantes, jeux d’ombres sur la toile du chapiteau, accessoires minimaux qui laissent toute latitude aux corps et aux animaux : tout concourt à faire de la piste un espace de projection imaginaire où chaque spectateur peut broder sa propre rêverie. L’ensemble respire une générosité franche, un désir communicatif de partager l’excellence sans ostentation.

Qui mieux que les Gruss pouvait célébrer la famille avec autant de conviction et de force ? Le spectacle possède cette vertu cardinale de conjuguer une extraordinaire technique et une profonde humanité. Dans ce grand moment d’unité, aucun numéro ne semble gratuit, chacun s’inscrit dans la trame narrative comme une confidence ou un aveu. Célestine Gruss, Olivia Gruss, les sœurs Florees : tous affirment leur personnalité propre tout en servant une vision collective qui transcende les ego. Cette cohésion familiale, loin d’être une simple image d’Épinal, irrigue chaque instant du spectacle d’une authenticité rare dans l’univers du divertissement contemporain.

Les Folies Gruss signent avec cette 52ème création une œuvre mûre et profondément émouvante, qui honore la mémoire d’Alexis Gruss tout en projetant la compagnie vers de nouveaux horizons. Entre tradition équestre et audaces scéniques, intimité familiale et ambition spectaculaire, Stephan Gruss et les siens trouvent un équilibre fragile et précieux. Un spectacle habité, généreux, drôle, qui fait briller dans nos regards d’adultes la lumière intacte de l’enfance et qui nous a profondément touché.

Philippe Escalier Photos © O. Brajon

Peau d’homme

Quand la bande dessinée rencontre la scène musicale

À la Comédie des Champs-Élysées résonne depuis octobre une proposition théâtrale aussi surprenante que réjouissante. Léna Bréban, avec tout le talent qu’on lui connait, a choisi d’adapter pour la scène « Peau d’homme », le roman graphique à succès d’Hubert et Zanzim. Cette transposition scénique préserve toute la force narrative de l’œuvre originale tout en lui offrant une nouvelle dimension grâce à la musique et au brio des comédiens.

© odieux bobby

L’histoire nous transporte dans l’Italie du XVIe siècle, où Bianca, jeune aristocrate, se retrouve confrontée aux impératifs familiaux : épouser un homme qu’elle n’a jamais rencontré. Face à cette destinée tracée d’avance, la jeune femme découvre, grâce à sa marraine, une mystérieuse peau qui lui permettra de se transformer en homme et d’explorer ainsi un monde qui lui était jusqu’alors interdit. Voilà Bianca partie à la découverte de sa liberté, mais aussi du fiancé qu’on lui destinait, qu’elle pourra observer incognito dans son quotidien.

Léna Bréban signe une mise en scène énergique qui refuse toute lourdeur didactique. « Peau d’homme » parle avec une vivifiante légèreté de sujets sérieux, l’identité de genre, la place de la femme dans la société et les libertés individuelles. La metteuse en scène qui multiplie les trouvailles, a su trouver le ton juste, mêlant burlesque et émotion, réflexion et pur divertissement. Les tableaux s’enchaînent avec fluidité, portés par les chorégraphies de Leïla Ka qui apportent au spectacle une dimension visuelle captivante.

© odieux bobby

La mise en scène de Léna Bréban joue habilement avec les codes de la comédie musicale tout en conservant une théâtralité affirmée. Les costumes, la scénographie épurée et les éclairages composent un univers visuel cohérent qui sert admirablement le propos. Dans cette atmosphère particulière, à la fois intemporelle et résolument contemporaine, la Renaissance italienne devient le miroir de nos interrogations actuelles.

La partition musicale confiée à Ben Mazué constitue l’une des grandes réussites du projet. Les chansons, spécialement écrites pour cette création, ponctuent le récit sans jamais l’alourdir. Elles accompagnent les émotions des personnages, soulignent les moments clés de l’intrigue et offrent des respirations bienvenues dans cette fable qui interroge avec finesse notre modernité.

Pauline Cheviller, qui a repris le rôle de Bianca après la création avec Laure Calamy, habite le personnage avec une belle intensité. Elle incarne cette jeune femme en quête d’émancipation avec justesse, passant de la fragilité à la détermination, du doute à l’affirmation de soi. Autour d’elle, toute la troupe déploie une énergie communicative, alternant avec brio les registres comique et dramatique. Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Aurore Streich, Adrien Urso, Jean-Baptiste Darosey, Vincent Vanhée, Camille Favre-Bulle incarnent leurs personnages avec une force et une conviction envoutantes. Le public se laisse entrainer sans résistance aucune. Du grand art !

Ce spectacle témoigne de la vitalité de la création française contemporaine, de sa capacité à s’emparer de sujets de société tout en offrant un divertissement de grande qualité. Il célèbre l’heureux mariage de l’humour et de la tendresse dont il est impossible de ne pas être le témoin !

Philippe Escalier

La Petite boutique des horreurs

Théâtre de la Porte Saint-Martin

Le tandem Christian Hecq et Valérie Lesort transforme la comédie musicale culte d’Alan Menken et Howard Ashman en délicieux spectacle débordant d’inventivité et de malice. Trois ans après sa création triomphale à l’Opéra-Comique, cette reprise trouve dans l’écrin plus intimiste de la Porte Saint-Martin une dimension nouvelle donnant à cette fable macabre une énergie et une verve inégalées.

L’intrigue, née d’un film de série B signé Roger Corman en 1960, raconte l’histoire de Seymour, modeste employé d’une misérable boutique de fleurs située dans un quartier mal famé. Le jeune homme cultive en secret une mystérieuse plante baptisée Audrey II, du prénom de sa collègue dont il est éperdument amoureux. Mais cette végétation exotique se révèle carnivore et n’a de cesse de réclamer sa pitance humaine, plongeant son propriétaire dans un engrenage digne d’un pacte faustien moderne.

Le couple d’interprètes lyriques Guillaume Andrieux et Judith Fa campe avec une touchante fraîcheur le duo central : lui en Seymour maladroit et naïf, elle en Audrey fragile qui rêve de mixeurs et de machines à laver. Leurs grandes envolées vocales marquent le spectacle de leur empreinte lyrique, notamment dans une version française de « Suddenly, Seymour » chargée d’émotion. Cette pureté vocale, héritée de leur formation lyrique, se marie admirablement à l’esprit pop et aux rythmes endiablés de la superbe partition originale. On est bluffé !

La distribution s’enrichit de deux figures majeures de la comédie musicale française : David Alexis, remarquable et merveilleux en opportuniste Monsieur Mushnik après avoir incarné Thénardier dans « Les Misérables », et Arnaud Denissel, surprenant en dentiste sadique qu’il interprète avec une gestuelle expansive rappelant Elvis. Dès son arrivée sur scène, juché sur une moto miniature, dans son invraisemblable tenue, il provoque une série ininterrompue d’éclats de rire. Autour d’eux, tel le chœur grec antique, trois muses modernes, Anissa Brahmi, Laura Nanou et Sofia Mountassir ponctuent et commentent l’action avec une ironie jubilatoire et électrisent littéralement la salle avec leurs magnifiques voix.

Entre humour noir et horreur burlesque, les choix scénographiques nous plongent dans une Amérique des années soixante acidulée, où la boutique de fleurs semble perdue dans un ghetto coloré. Les costumes aux teintes vives, les coiffures choucroute et les coupes afro reconstituent avec gourmandise l’esthétique pop de cette époque révolue. La marionnette de la plante carnivore trouve ici une autre dimension et prend littéralement vie grâce au travail et à l’inventivité de l’équipe menée par Carole Allemand, cette créature végétale aussi séduisante que terrifiante étant incarnée avec brio par Daniel Njo Lobé, lui aussi très applaudi à la fin. L’Orchestre Le Balcon, installé dans les corbeilles latérales, insuffle à la partition une énergie rock’n’roll qui dialogue avec les interprètes dans une osmose parfaite. Sans aucun temps mort, ce spectacle total conjugue virtuosité vocale, chorégraphies enlevées signées Rémi Boissy et une éblouissante folie visuelle caractéristique de l’univers de Christian Hecq et Valérie Lesort, plébiscité comme toujours avec un fol enthousiasme par le public reconnaissant.

Philippe Escalier – Photos @Fabrice Robin

Tout va mâle

Alex Goude s’attaque à la panne des sens !

Après avoir conquis plus de 100 000 spectateurs avec « Ménopause », Alex Goude récidive au Grand Point Virgule avec « Tout va mâle », une comédie musicale qui ose enfin parler de ce dont les hommes ne parlent jamais. Cette fois, le metteur en scène vise là où ça fait mal : dans l’ego masculin, cette zone sensible entre les certitudes ébranlées et les performances défaillantes.
Thomas, patron quinquagénaire aux bouffées de chaleur inquiétantes, Romain, bibliothécaire confronté aux mystères des applications de rencontre, et Jérémy, jeune coach sportif déjà épuisé avant trente ans. Trois hommes que tout oppose mais qu’un même malaise réunit dans le cabinet de Becky, sexothérapeute aux méthodes peu orthodoxes. Cette femme au franc-parler ravageur va les bousculer, les déshabiller émotionnellement et tenter de remettre tout ce petit monde debout. De partout.

Le génie du spectacle tient dans sa capacité à aborder un sujet potentiellement miné sans jamais déraper ni verser dans le pamphlet. Grâce à une belle série de bons mots diablement efficaces, l’on rit des travers, des maladresses, des paniques de ces écorchés vifs confrontés aux mutations du monde contemporain, mais on s’attache aussi à leurs trajectoires. Car derrière le rire affleure une vraie réflexion sur la place des hommes dans une société en pleine recomposition, entre fin du patriarcat, applications de rencontre et injonctions contradictoires.

L’atout majeur de « Tout va mâle » réside aussi et surtout dans son habillage musical. Les compositions de Philippe Gouadin et Frédéric Ruiz, portées par des chorégraphies débridées, transforment chaque scène en petit événement sonore. Les quatre interprètes passent du chant au jeu avec une aisance remarquable, portés par une énergie qui ne faiblit jamais. Cette vitalité scénique confère au spectacle un rythme endiablé. À aucun moment l’attention du spectateur ne retombe ! Comment pourrait-il en être autrement quand quatre artistes chantent, dansent, et jouent avec une aisance remarquable et une générosité communicative. Ana Adams incarne cette Becky capable de faire trembler les fondations du patriarcat à coups de répliques bien senties. Face à elle, Pascal Nowak, chanteur, danseur et comédien ayant su multiplier les projets musicaux, Frank Ducroz, jeune talent formé à l’AICOM et habitué des comédies musicales, et Édouard Collin, révélé dans de nombreuses comédies de boulevard et auteur du touchant « Mes Adorées », forment un trio masculin aussi attachant que ridicule.

Loin de tomber dans le mâle-bashing primaire, Alex Goude et son coauteur Jean-Jacques Thibaud proposent une comédie jubilatoire qui scrute avec tendresse la fragilité masculine contemporaine. On rit des érections capricieuses et des testostérones en berne, mais on découvre surtout des hommes perdus face aux bouleversements d’un monde qui les oblige enfin à se remettre en question. La force du spectacle réside dans cette capacité à faire de la vulnérabilité masculine non plus une honte mais un sujet de théâtre total, rythmé, jouissif.
Parfait moment de divertissement, « Tout va mâle » alterne avec brio numéros musicaux déjantés et moments d’émotion sincère. Les femmes y trouvent matière à sourire complice, les hommes à se reconnaître sans culpabilité. Cette cure de jovialité administrée pendant quatre-vingt-dix minutes file à toute allure. À la sortie, on fredonne les refrains et on repart avec la conviction réjouissante que, comme la guerre de Troie, celle des sexes n’aura pas lieu.

Philippe Escalier

Olivier Solivérès adapte « Cher Evan Hansen »

La Madeleine

Olivier Solivérès s’est imposé comme un maître de la scène jeune public avec une remarquable succession de spectacles comme « Ados » ou « Le Bossu de Notre-Dame ». 2024 marque un tournant avec « Le Cercle des poètes disparus » au Théâtre Antoine, couronné par un impressionnant succès agrémenté du Molière du metteur en scène d’un spectacle privé. Son statut d’auteur-metteur en scène reconnu se confirme avec la création française de la comédie musicale « Cher Evan Hansen ».

D’entrée, Olivier Solivérès dit son amour du spectacle, lui qui aime et vient du théâtre imagé et vivant de Mnouchkine ou de Bob Wilson. Enfant, son premier contact avec cet univers si particulier s’est fait avec les grandes créations de Robert Hossein. Par ailleurs, la comédie musicale est une passion qu’il assouvit notamment en allant à Londres très régulièrement. Il a vu et adoré « Cher Evan Hansen » à Broadway en 2016. « J’ai pris une claque énorme avec ce spectacle si visuel (c’est tout ce que j’aime) qui aligne des chansons ultra-modernes et une histoire très émouvante. J’en suis sorti bouleversé » dit-il. Mais monter en France cette comédie musicale qui cartonne tant à New-York qu’à Londres lui parait alors un rêve inaccessible.

C’est une agent d’auteurs, Suzanne Sarquier qui lui apprend que Michel Lumbroso et Dominique Bergin, directeurs de La Madeleine et Sandrine Mouras directrice de TF1 Spectacle rêvent de monter « Cher Evan Hansen ». À l’annonce de cette nouvelle, il décide de lancer la machine et d’adapter le livret de Steven Levenson. Une maquette réalisée par Frédéric Strouck et David Sauvage permet de tester la version française de l’une des principales chansons. « J’étais rassuré, ce super travail a permis de garder intacte l’émotion et le swing. Nous sommes entrés dans le vif du sujet en demandant les droits aux américains que nous avons rencontré plusieurs fois et à qui il a fallu aussi, ce qui n’était pas évident, faire accepter quelques coupes. Nous avons eu le feu vert, avec carte blanche pour la mise en scène. Avec la chanteuse Hoshi dont les textes à fleur de peau collent très bien avec la comédie musicale, Frédéric Strouck et David Sauvage se sont attelés à la traduction des chansons ».

Désireux d’imprimer sa marque comme il l’a toujours fait, Olivier Solivérès choisit Jennifer Barre, une jeune directrice de casting qui sélectionne une équipe capable de répondre aux incroyables challenges vocaux de cette comédie musicale, si belle mais si difficile à chanter. « Pour moi, c’était important d’amener et de faire découvrir de nouveaux talents sur scène. Je dois avouer que je suis hyper content car j’ai une équipe dingue, je ne pense pas que j’aurais pu trouver mieux. » Une troupe accompagnée par quatre musiciens sur scène qui va aborder les sujets profonds et contemporains de ce musical avec une sincérité absolue, seule capable de vraiment toucher le public. La solitude, l’anxiété, les réseaux sociaux mais aussi l’amitié, la famille, et l’amour traversent « Cher Evan Hansen », un spectacle hors du commun, poétique, jamais moralisateur, et qui, au fond, nous lance à sa façon un autre vibrant « Carpe diem » !

Philippe Escalier – Photo © Natalie Robin

Swan Lake

La Seine Musicale

Le magnifique « Lac des cygnes » réinventé par Matthew Bourne qui triomphe à la Seine Musical présente une vision révolutionnaire qui célèbre trente ans de transgression chorégraphique. Génial !

SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/

Trente années après avoir bousculé tous les codes du ballet classique pour le plus grand plaisir des spectateurs, le Swan Lake de Matthew Bourne s’impose à nouveau comme l’événement incontournable de cette saison parisienne. Jusqu’au 26 octobre, la Seine Musicale accueille cette création devenue légendaire, portée par une nouvelle génération de danseurs qui vient sublimer ,avec une intensité remarquable, la vision iconoclaste du chorégraphe britannique.

L’audace fondatrice de cette œuvre réside dans le choix radical qui fit scandale en 1995 : remplacer le corps de ballet féminin traditionnel par une troupe exclusivement masculine. Ces cygnes au crâne rasé, marqués d’une raie noire sur le front, torse nu sous leurs pantalons à plumes, incarnent une sauvagerie primitive qui rompt définitivement avec l’imagerie éthérée du romantisme. La danse devient tellurique, ancrée, presque violente dans son expression corporelle. Là où Petipa cherchait l’envol gracieux, Bourne impose la force brute, le désir charnel et la tension animale.Et le public, amoureux de la danse, lui, revit enfin !

SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/

La relecture, avec un gout ravageur pour la parodie, transpose l’intrigue dans les cercles de la monarchie britannique contemporaine, évoquant sans détour l’époque troublée de Charles, Diana et Camilla. Le prince devient un homme étouffé par les obligations protocolaires, prisonnier d’une mère distante et d’un destin qu’il n’a pas choisi. Sa rencontre nocturne avec le cygne blanc dans un parc londonien ouvre une dimension homo-érotique qui fait du ballet un manifeste sur la liberté d’aimer et l’oppression sociale. Cette transgression narrative, servie par la partition immortelle de Tchaïkovski réorchestrée avec audace, transforme le conte romantique en quête existentielle profondément moderne.

SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/

Sur le plateau de Boulogne-Billancourt, la troupe New Adventures déploie une virtuosité sidérante. Les tableaux collectifs alternent avec des duos d’une sensualité assumée, tandis que les références au cinéma d’Hitchcock enrichissent une dramaturgie qui mêle théâtre, danse contemporaine et spectacle total. Après plus de trente récompenses internationales et des tournées triomphales à Londres comme à Broadway, cette production reste un choc esthétique et émotionnel, preuve éclatante que la danse peut (et doit) déconstruire les conventions pour mieux toucher l’universel. Le public parisien aurait bien tort de s’en priver !

Philippe Escalier

SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/

Brassens, l’amour des mots

La Scène Parisienne

Quand le théâtre épouse la chanson française

À la Scène Parisienne depuis le 15 septembre et jusqu’au 4 janvier 2026, Nicolas Natkin propose avec « Brassens, l’amour des mots » une expérience scénique située à la croisée du théâtre, du concert et de la performance poétique. Ce spectacle original réunit trois artistes qui mêlent voix, guitare et contrebasse dans une célébration de la liberté de ton et de la force de la chanson engagée.

Depuis plus de dix ans, la Compagnie du Goéland, fondée par Nicolas Natkin, défend un théâtre du verbe et de la sensibilité. Avec ce spectacle, elle poursuit sa démarche en alliant création musicale, interprétation théâtrale et volonté de transmettre une parole poétique et engagée. Le comédien-chanteur, qui a une belle voix et une présence scénique forte, ne cherche pas à incarner Brassens mais plutôt à dialoguer avec lui. Et il le fait magnifiquement !
La distribution associe Nicolas Natkin à l’interprétation et au chant, Mauro Talma à la guitare et Stéphane Caroubi à la contrebasse, tous deux excellents. La mise en scène imagée et rythmée signée Philippe Nicaud privilégie l’écoute, la transmission et l’émotion directe. Durant une heure vingt, le spectacle se construit comme un dialogue passionnant avec l’œuvre du poète.

Dans sa note d’intention, Nicolas Natkin explique s’être plongé dans ce qu’a dit et écrit Georges Brassens pour tisser un fil qui ne raconte pas sa vie mais lui rend hommage en tant que poète, faiseur de couplets et amoureux des mots.
L’approche intimiste alterne extraits d’interviews, de confidences et de textes peu connus, enrichis parfois de documents vidéo. Le spectacle met en lumière la richesse du répertoire tout en révélant la pensée de l’artiste au-delà des seules chansons. Cette architecture permet de faire entendre les silences, les doutes et les éclats de rire de l’homme qui se cachait derrière le mythe.

« Brassens, l’amour des mots » est jalonné des titres emblématiques comme « J’ai rendez-vous avec vous », « Je suis un voyou », « La mauvaise réputation », « Les trompettes de la renommée » ou encore « Le pornographe ». Ce choix traverse différentes facettes de l’œuvre, de l’anarchisme tendre à l’ironie grinçante. Grâce au talent de Nicolas Natkin, chaque chanson devient un moment de théâtre vivant où la parole poétique retrouve sa force première.

Texte et photos : Philippe Escalier

Lennon et McCartney

C’est à une surprenante rencontre entre le duo emblématique des Beatles, dix ans après leur rupture et un mois avant la mort de Lennon, que nous propose d’assister le spectacle de Germain Récamier. Un évènement imaginaire qui permet une belle rétrospective musicale, portée par deux excellents comédiens-musiciens durant le festival Off 2025 d’Avignon, au Théâtre du Collège de la Salle.

L’incroyable et fulgurante carrière des Beatles (dont le succès planétaire fait oublier qu’elle s’est déroulée sur à peine plus de dix ans) est bâtie sur les deux piliers que furent John Lennon et Paul McCartney. Germain Récamier s’est emparé de ces deux figures mythiques pour balayer leurs créations musicales, tout en décrivant la relation féconde, riche mais si complexe qui les unissait. L’intrigue permet de mettre en évidence une alliance de talents complémentaires (leur producteur George Martin, dira d’eux : « John apportait le feu, Paul la lumière ») grâce à laquelle ils signent près de 200 chansons. Dans le même temps, s’esquisse le portrait de ces deux personnalités qui s’attirent et se repoussent, jusqu’au clash final quand Paul McCartney voudra prendre la tête du groupe ce que l’indépendant John Lennon, de plus en plus proche de Yoko Ono, n’accepte pas.

Cette passionnante histoire nous est racontée à coups de flash-back dans une mise en scène subtile et très imagée signée Joseph Laurent. En bêtes de scène et musiciens accomplis qu’ils sont, Tristan Garnier et Simon Froget- Legendre forment le couple idéal pour faire vivre ce spectacle musical, sans temps morts, ponctués par les plus grands tubes des Beatles. L’on quitte cette pièce-concert particulièrement réussie, avec des airs dans la tête et en repensant, non sans une certaine émotion, à cette phrase de MacCartney prononcée après l’assassinat de John Lennon et qui résume si bien leur relation : « Je n’ai jamais vraiment pu lui dire combien je l’aimais ! ».

Texte et photos : Philippe Escalier

Théâtre du Collège de la Salle
3 place Louis Pasteur 84000 Avignon
Du 5 au 26 juillet 2025 à 17 h 40

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