« Katte » de Jean-Marie Besset

Au cœur de l’hiver parisien, le Théâtre de l’Épée de Bois à la Cartoucherie accueille du 5 février au 8 mars 2026 une création qui renoue avec une ambition singulière : ressusciter la tragédie classique en alexandrins. Avec « Katte », Jean-Marie Besset s’empare d’un épisode méconnu de l’histoire européenne pour composer une œuvre qui interroge à la fois les arcanes du pouvoir et les méandres du désir interdit.

L’argument historique possède la densité dramatique des grands conflits cornéliens. En 1730, au palais de Potsdam, le roi-soldat Frédéric-Guillaume Ier découvre la liaison entre son héritier, le futur Frédéric II de Prusse, et Hans Hermann von Katte, lieutenant de vingt-six ans issu de la noblesse prussienne. Lorsque les deux jeunes gens tentent de fuir vers la France, l’affaire prend une dimension politique considérable. Le monarque, tyrannique et inflexible, fait arrêter les fugitifs. Contre l’avis du tribunal militaire qui préconise la détention perpétuelle, il ordonne la décapitation de Katte et contraint son propre fils à assister à l’exécution depuis les fenêtres de la forteresse de Cüstrin. Les derniers mots échangés entre les deux hommes appartiennent désormais à la légende tragique : « Pardonne-moi, mon cher Katte ! », implora le prince en français. « Il n’y a rien à pardonner, je meurs pour vous la joie dans le cœur », répondit l’officier avant de marcher vers l’échafaud.

Cette matière brûlante offrait à Jean-Marie Besset l’occasion d’explorer frontalement une thématique qu’il avait jusqu’alors abordée de biais : l’homosexualité masculine et sa répression par l’ordre patriarcal. Né en 1959 à Carcassonne, diplômé de Sciences Po et de l’ESSEC, cet auteur atypique du paysage théâtral français a construit depuis quarante ans une œuvre protéiforme. Révélé en 1989 avec « Villa Luco », qui mettait en scène l’affrontement posthume entre Pétain et de Gaulle sur l’île d’Yeu, Jean-Marie Besset s’est imposé comme un dramaturge du conflit intime et de l’Histoire. Des pièces comme « Grande école » ou « RER » ont confirmé sa capacité à saisir les tensions contemporaines, tandis que sa fresque monumentale « Jean Moulin, évangile » témoignait de son appétence pour les destins héroïques et la reconstitution historique.

Pourtant, avec « Katte », l’auteur audois franchit un seuil inédit dans son parcours. Il choisit l’alexandrin, cette mesure abandonnée au théâtre depuis «Cyrano de Bergerac» en 1897. Le pari apparaît d’autant plus audacieux que Hugo lui-même avait renoncé à la versification dans ses drames ultimes. Jean-Marie Besset raconte avoir connu une expérience d’écriture quasi mystique, comparable à celle d’André Gide composant « Paludes » : les vers surgissaient avec une facilité déconcertante, comme si l’œuvre préexistait quelque part et qu’il ne faisait que la révéler. Cette fluidité formelle sert un propos d’une rare violence affective : la destruction méthodique d’un amour par la raison d’État.
Dans les trois principaux rôles, la distribution réunit deux générations d’acteurs. Philippe Girard, comédien fétiche d’Olivier Py et de Stéphane Braunschweig, incarne le roi tyrannique. Face à lui, deux jeunes révélations du cinéma français, Tom Mercier et Nemo Schiffman, font leurs débuts au théâtre en endossant les rôles des amants condamnés. La mise en scène de Frédérique Lazarini compose parfaitement avec la dimension chorale de cette tragédie politique où l’Europe entière tente d’intervenir pour éviter l’irréparable.

« Katte » s’inscrit pleinement dans la trajectoire d’un écrivain hanté par les grandes figures sacrificielles de l’Histoire. Après Pétain, de Gaulle, Jean Moulin, voici un héros moins célèbre mais non moins bouleversant : un jeune officier dont la tête tombe pour avoir aimé celui qui deviendra Frédéric le Grand, le souverain éclairé de la Prusse des Lumières. Dans cette tragédie de la cruauté paternelle et de la fidélité amoureuse, Jean-Marie Besset offre au théâtre français une œuvre singulière qui conjugue l’érudition historique, l’audace formelle et l’exploration sans fard des passions interdites.

Au palais de Potsdam, en 1730, le jeune prince Frédéric de Prusse vit une passion interdite avec l’officier Hans Hermann von Katte. Lorsque le Roi son père découvre leur liaison, sa fureur sera terrible. De ce drame historique, Jean-Marie Besset a tiré « Katte », tragédie en alexandrins créée à Limoux dans une mise en scène de Frédérique Lazarini, avant d’être reprise à la Cartoucherie. Deux fois lauréat du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française, l’auteur a attendu d’avoir passé la soixantaine pour se lancer dans l’écriture de cette œuvre qui lui tenait à cœur depuis toujours. Il revient sur la genèse de ce texte qui renoue avec la grande tradition française du vers racinien tout en bousculant les codes du répertoire classique en offrant enfin au théâtre ce qui lui manquait : une grande histoire d’amour entre deux hommes.

Jean-Marie, comment est née l’idée de ce sujet ?

J’étais au courant de cette histoire depuis quelque temps. J’ai décidé de l’approfondir en lisant les mémoires de Wilhelmine de Bayreuth, la sœur de Frédéric. Très proche de son frère dont elle était l’aînée, elle a raconté dans des mémoires captivants cette terrible histoire. Par ailleurs, Ernest Lavisse, le fameux historien, a écrit « La jeunesse du grand Frédéric », un ouvrage remarquable publié à la fin du XIXe siècle. Tous ces gens procèdent évidemment par litote : on parlait d’amitié passionnée, l’état des mœurs ne permettait pas qu’on dise les choses exactement, d’autant que le mot homosexualité est nouveau et que sodomite ne pouvait pas s’employer pour un prince de Prusse. En tout cas, nous connaissons tout de la vie amoureuse de Frédéric II qui, après cet épisode horrible de sa vie, n’a plus jamais aimé personne. Il a vécu dans le château de Sans-Souci qu’il a fait construire, entouré de favoris et de chiens.
Frédéric s’est marié, mais il ne voyait jamais sa femme et n’a jamais eu d’enfant. Sa vie a pourtant été une victoire posthume de son père qui voulait en faire un guerrier, ce qu’il est devenu. Son attachement, d’une part à la poésie française, à l’art de la flûte et surtout aux jeunes hommes ne l’a pas empêché de devenir un grand souverain, le véritable fondateur du royaume de Prusse.

« Katte » est aussi une pièce politique autour d’un État militaire !

Oui, une formule célèbre résume bien la Prusse : ce n’était pas une nation possédant une armée, mais une armée qui s’était donnée un État ! Politique en effet, car la pièce permet de voir notamment comment le père de Frédéric a inventé une politique eugéniste en quelque sorte puisqu’il faisait marier des grandes avec des grands de façon à avoir des soldats mesurant plus de 1,83 m, ce qui à l’époque était immense.
L’acte 3 se passe au camp de Mühlberg, qui était un important rassemblement de toutes les armées d’Europe, avec des défilés, des manœuvres, des feux d’artifice, moment particulier où la Prusse a définitivement impressionné les autres pays présents.
Il y a dans l’œuvre une dimension que je qualifierais de cornélienne et qui s’ajoute aux aspects raciniens puisque la passion est le moteur de l’action. Je tenais à écrire une histoire d’amour entre deux hommes, puisqu’il n’y a pas de grande histoire d’amour entre deux hommes dans le théâtre classique français.

Pour l’écrire, l’alexandrin s’imposait ?

L’alexandrin était la forme idéale pour traiter ce sujet mais aussi du fait que, depuis ma jeunesse, j’ai une passion pour le théâtre classique français. J’ai grandi dans une France où Racine et Corneille, dont le général de Gaulle pouvait citer par cœur de larges extraits, étaient les deux piliers de la culture française. Et puis, l’alexandrin a toujours été présent, la poésie n’a pas cessé d’écrire sous cette forme puisque Aragon, qui est le plus grand poète français du XXe siècle, a composé la quasi-totalité de son œuvre en alexandrin. Enfin, dans une époque où la langue française est attaquée de toutes parts, c’est aussi un manifeste. C’est un plaidoyer pour la défense et l’illustration de notre langue.
J’ai toujours gardé dans un coin de ma tête, quand je suis devenu dramaturge, l’idée d’écrire un jour une pièce classique, sauf que je pensais ne pas en être capable. En 2023, j’avais plus de soixante ans, j’ai eu un déclic, tout d’un coup c’est venu tout seul, si j’ose dire. J’ai composé cette pièce en un mois. J’ai eu l’impression d’écrire sous la dictée d’une main invisible, c’était un phénomène extrêmement curieux. Une fois le texte terminé, je l’ai montré à mon éditeur* qui m’a dit « On la publie ! »

De quelle manière s’est fait le choix de la distribution avec Frédérique Lazarini ?

Tout a commencé par Tom Mercier, un comédien remarquable que j’avais vu au cinéma dans « Synonymes », c’est là que nous l’avons découvert en 2019, puis dans « Le Règne animal ». C’est un acteur très singulier. Je ne pensais pas du tout qu’il dirait oui, il n’avait jamais fait de théâtre. J’ai envoyé la pièce à son agent et le lundi suivant, c’est lui qui m’a appelé directement un matin, en me disant vouloir absolument jouer ce rôle.
Puis il y a eu Philippe Girard, le grand comédien que l’on sait et qui est magnifique dans le rôle du roi, et puis le dernier qui nous a rejoint, c’est Nemo Schiffman qui vient du cinéma lui aussi. Fils d’Emmanuelle Bercot, il a commencé à jouer très jeune, il a notamment interprété le petit-fils de Catherine Deneuve dans « Elle s’en va ».
Avec Marion Lahmer, une comédienne que j’aime beaucoup et Odile Cohen, qui a déjà joué plusieurs de mes pièces, nous avons deux superbes actrices, aux côtés de Stéphane Valensi, interprète rare que j’ai pour la première fois le plaisir et l’honneur d’avoir dans une de mes distributions, ainsi que Thomas Paulos. Cette nouvelle recrue, qui campe un jeune pasteur candide auprès du terrible roi de Prusse, un homme de foi abîmé en prières, dont c’est la première exécution capitale me fait penser au petit moine de « La Vie de Galilée » de Brecht.
Cette distribution, qui me paraît excellente, nous l’avons réunie avec Frédérique Lazarini. Je suis son travail depuis longtemps et je savais qu’elle avait toutes les qualités pour monter cette œuvre. Elle aussi était enthousiaste et a dit « oui » tout de suite. Je suis très content des répétitions que j’ai vues au mois de décembre dernier et de la première qui vient de se jouer à Limoux. Tous sont très engagés dans le projet et la résidence qu’ils ont faite, toujours à Limoux, les a beaucoup soudés. Tout commence sous les meilleurs auspices !


Philippe Escalier – Photos @Marc Ginot

  • « Katte » est publiée à L’avant-scène théâtre

« Heated Rivalry » : Phénomène de société


Depuis sa diffusion sur HBO Max fin novembre 2025, la série canadienne « Heated Rivalry » s’est imposée comme un événement culturel majeur, dépassant le simple cadre de la fiction pour devenir un phénomène viral d’une ampleur rare. Cette adaptation des romans de Rachel Reid, créée par Jacob Tierney, démontre qu’une production initialement conçue pour la plateforme Crave peut conquérir un public mondial par la force de son authenticité narrative et de son audace formelle.
Les chiffres témoignent de ce succès fulgurant. Dès sa première semaine, la série s’est hissée dans le Top 10 de HBO Max aux États-Unis, atteignant la deuxième place derrière la série It: « Welcome to Derry ». En Australie, elle a immédiatement conquis la même position, qu’elle a conservée chaque semaine. Sur Rotten Tomatoes, « Heated Rivalry » affiche un taux d’approbation critique de 96 % et obtient une moyenne pondérée de 71 sur Metacritic. Mais ces données, aussi impressionnantes soient-elles, ne rendent qu’imparfaitement compte de l’emprise que la série exerce sur son public.


« Heated Rivalry » retrace sur huit années la relation entre Shane Hollander, capitaine canadien des Montréal Metros, et Ilya Rozanov, joueur russo-américain des Boston Raiders. Ces deux stars du hockey professionnel apparaissent comme des adversaires acharnés sur la glace et devant les caméras, mais entretiennent secrètement une liaison passionnée depuis leur adolescence. Cette double vie, maintenue au prix d’une dissimulation permanente, constitue le cœur dramatique d’une fiction qui interroge les rapports entre masculinité, performance publique et authenticité personnelle.
Jacob Tierney a conçu la série selon une architecture narrative singulière. Les deux premiers épisodes déploient une chronologie fragmentée couvrant près d’une décennie, privilégiant l’intensité émotionnelle et physique plutôt que la construction progressive du récit. Cette approche déstabilise les codes habituels du drame télévisuel. Le créateur assume pleinement ce parti pris audacieux, confiant avoir délibérément renoncé aux conventions du world-building traditionnel pour plonger immédiatement les spectateurs dans la complexité psychologique de ses personnages.
L’épisode 3 opère un changement radical de perspective, délaissant temporairement Shane et Ilya pour se concentrer sur Scott Hunter et Kip Grady, couple issu du premier roman de Rachel Reid, « Game Changer. » Cette bifurcation narrative, loin de constituer une digression, enrichit l’univers de la série en proposant une vision alternative de l’homosexualité dans le hockey professionnel. Là où Shane et Ilya dissimulent leur relation par crainte des conséquences sur leurs carrières, Scott se débat avec son enfermement psychologique tandis que Kip, assumant pleinement son orientation, refuse de retourner dans le placard.


Rachel Reid, autrice de la série littéraire « Game Changers » dont la série est adaptée, a toujours affirmé que son œuvre procède d’une colère contre la culture homophobe du hockey. Cette romancière de Nouvelle-Écosse, ancienne journaliste au Coast, a commencé à écrire son premier roman sur son iPad pendant qu’elle endormait ses enfants, avant de soumettre son manuscrit sans même en informer son époux. Diagnostiquée de la maladie de Parkinson en août 2023, elle a reçu le message de Jacob Tierney manifestant son intérêt pour adapter ses livres quelques jours seulement après cette terrible annonce.
L’autrice reconnaît volontiers que « Game Changer, » publié en 2018, attaque frontalement la culture de la NHL et les structures de masculinité toxique qui continuent de prévaloir dans ce sport. La série télévisée prolonge cette critique tout en explorant les mécanismes psychologiques qui conduisent des athlètes de haut niveau à dissimuler leur identité. Jacob Tierney, lui-même acteur de métier, confie comprendre intimement les pressions que subissent les comédiens contraints de mentir sur leur sexualité, ce qui l’a particulièrement attiré vers ce projet.
L’épisode 5 constitue à cet égard un tournant narratif majeur. Scott Hunter, après avoir remporté la Coupe Stanley, invite publiquement Kip Grady sur la glace et l’embrasse devant les caméras et des dizaines de milliers de spectateurs. Ce coming-out spectaculaire, orchestré par François Arnaud avec une justesse bouleversante, produit un effet de catalyse sur Shane et Ilya. Jacob Tierney a pleuré (et nous aussi!) en visionnant la version finale de cette séquence, tant l’ajout des figurants en images de synthèse conférait à la scène une dimension épique.


Hudson Williams incarne Shane Hollander avec une intensité retenue qui traduit les contradictions intérieures du personnage. Ce comédien de Colombie-Britannique, jusqu’alors inconnu du grand public, compose un capitaine d’équipe tiraillé entre ses responsabilités professionnelles, l’image publique qu’il doit maintenir et ses sentiments profonds pour Ilya. Sa performance repose sur une palette émotionnelle subtile, alternant moments de vulnérabilité et manifestations de désir charnel.
Connor Storrie, qui joue Ilya Rozanov, apporte au personnage une dimension de sensualité provocante tempérée par une fragilité cachée. L’acteur américain, formé à l’Etobicoke School of the Arts de Toronto, avait auditionné avec deux autres candidats avant que Williams n’arrive. Jacob Tierney rapporte que Williams a déclaré après sa lecture avec Storrie que ce dernier donnait l’impression de vouloir le plaquer au sol. Cette alchimie immédiate transparaît dans chaque scène partagée par les deux acteurs, dont la complicité hors écran est devenue légendaire.


François Arnaud campe Scott Hunter, vétéran du hockey professionnel enfermé dans le placard depuis des années. L’acteur québécois de quarante ans, révélé dans Les Borgia et Blindspot, s’est publiquement affiché comme bisexuel en 2020 via Instagram. Pour préparer le rôle, il s’est astreint à un entraînement physique intensif afin d’acquérir la musculature d’un athlète professionnel, bien que, comme il le reconnaît avec humour, il ait cédé à la panique le jour du tournage des scènes de nu en se gavant de beignets au service traiteur. Arnaud apporte à Scott une profondeur émotionnelle saisissante, révélant un homme qui se tient prêt affectivement à vivre son amour mais reste paralysé par des années de sacrifices professionnels.
Robbie Graham Kuntz, crédité sous le nom de Robbie GK, interprète Kip Grady, barista de profession qui tombe amoureux de Scott. L’acteur de vingt-neuf ans, originaire de Port Credit en Ontario, avait initialement auditionné pour le rôle de Scott avec une coupe mulet et une moustache, pensant incarner l’archétype du joueur de hockey. Après avoir été recasté dans le rôle de Kip, il a développé une vision du personnage comme un homme ancré dans sa communauté gay, refusant de renoncer à son identité et à ses liens sociaux. GK a tourné ses premières scènes d’intimité pour cette production, bénéficiant des conseils de François Arnaud et du travail de la coordinatrice d’intimité Chala Hunter.


Jacob Tierney a conçu « Heated Rivalry » comme une série assumant pleinement sa dimension érotique. Le créateur refuse la vision puritaine qui considère les scènes sexuelles comme optionnelles ou embarrassantes, affirmant au contraire que le sexe constitue le langage même de l’amour entre Shane et Ilya. Leur intimité physique évolue au fil des épisodes, reflétant la transformation de leur relation et leur connaissance croissante d’eux-mêmes.
Cette conception a suscité des débats. L’acteur Jordan Firstman a initialement critiqué la représentation de la sexualité gay dans la série, déclenchant une vive réaction de la part des fans avant de présenter ses excuses et de se photographier avec Hudson Williams lors d’un événement HBO Max. Rachel Reid elle-même reconnaît que les critiques concernant le réalisme de certaines scènes méritent considération, s’engageant à intégrer ces retours dans ses futurs travaux.
Tierney récuse néanmoins toute complaisance gratuite. Il souligne que les scènes du sixième épisode, tourné au cottage de Shane, combinent tendresse extrême et dimension ludique. Le réalisateur cite avec amusement une scène où Ilya déconcentre Shane pendant un appel téléphonique, affirmant que cette capacité à agacer son partenaire par une fellation définit précisément ce qu’est un couple authentique. Connor Storrie a d’ailleurs improvisé un geste non prévu au scénario lors de cette séquence, tapant le visage de Williams, ce qui témoigne du degré de confort entre les deux acteurs.
Nous sommes sur le continent américain : la coordinatrice d’intimité Chala Hunter a supervisé toutes les scènes physiques, assurant le bien-être des comédiens. Williams et Storrie ont développé une méthode de vérification constante pendant le tournage, se demandant mutuellement à voix basse s’ils se sentaient à l’aise et s’ils souhaitaient modifier certains éléments. Cette attention mutuelle, captée par les rushes, a profondément ému Jacob Tierney.


L’impact de « Heated Rivalry » sur les réseaux sociaux dépasse tout ce que l’équipe de production aurait pu anticiper. TikTok et Twitter sont submergés de montages créés par des fans, certains totalisant plus de 380 000 mentions. Ces vidéos se divisent en deux catégories distinctes : les edits torrides, qui compilent les moments de tension érotique et les regards prolongés, et les edits angoissés, qui se concentrent sur la souffrance émotionnelle des personnages incapables d’avouer leur amour.
L’algorithme de TikTok a propulsé la série bien au-delà de son audience initiale, transformant des spectateurs occasionnels en fans passionnés. Tressany Sawyers, créatrice sur la plateforme, explique avoir découvert « Heated Rivalry » par le biais de montages viraux, tout comme elle avait précédemment été conduite vers la série « 9-1-1 ». Cette dynamique révèle comment les fans-éditeurs possèdent une compréhension intuitive du matériau source qui échappe parfois aux campagnes promotionnelles officielles.
Mellie, éditrice de vidéos sous le pseudonyme uhbucky, a créé un montage sur la chanson Sweet Dreams d’Eurythmics qui a recueilli plus de 380 000 likes. Assemblant baisers, moments de victoire sportive, provocations sur la glace et regards volés hors du terrain, ce travail encapsule l’essence du désir frustré qui anime la série. L’ampleur de cette réaction a surpris la créatrice elle-même, qui édite des vidéos de fans depuis 2017 sans avoir jamais connu pareil succès.
La bande originale de la série a également bénéficié de cet effet viral. Spotify identifie un phénomène « Heated Rivalry » caractérisé par des hausses d’écoute spectaculaires. Le morceau « My Moon My Man » de la chanteuse canadienne Feist a vu ses écoutes augmenter de 1 500 % dans le monde depuis le 12 décembre. « I’ll Believe In Anything » de Wolf Parade, utilisé lors d’un moment-clé de l’épisode cinq, a enregistré une hausse de 2 650 %, se classant troisième du Top viral américain. Même « All The Things She Said » du duo russe t.A.T.u., vingt-trois ans après sa sortie, connaît un regain de popularité majeur grâce à son utilisation dans la série.
Les réactions hystériques aux scènes les plus intenses, notamment celle qui conclut l’épisode cinq avec l’appel téléphonique d’Ilya à Shane après le coming-out de Scott, circulent massivement sur les réseaux. Pedro Pascal lui-même a manifesté publiquement son engouement pour la série, rejoignant ainsi des millions de spectateurs captivés par cette romance.


Hudson Williams et Connor Storrie ont développé une amitié si visible que Rachel Reid affirme qu’elle constitue la meilleure publicité imaginable pour la série. Les deux acteurs apparaissent constamment ensemble lors des interviews, se touchant fréquemment, se taquinant et se déclarant âmes sœurs ou du moins cosmiquement liés. Williams a séjourné chez Storrie lors de son passage à Los Angeles pour les promotions, illustrant la profondeur de leur connexion personnelle.
Cette proximité physique et émotionnelle a alimenté de nombreuses spéculations sur leur orientation sexuelle, voire sur une éventuelle relation hors écran. Aucun des deux acteurs n’a souhaité commenter publiquement sa vie privée, position vigoureusement défendue par François Arnaud. L’acteur québécois s’est montré particulièrement protecteur envers ses jeunes collègues face aux tentatives d’intrusion dans leur intimité, rappelant que chacun conserve le droit de préserver certains aspects de son existence.
Jacob Tierney a précisé qu’il n’avait jamais interrogé Williams et Storrie sur leur sexualité lors des auditions, la législation interdisant ce type de questions. Le créateur considère que la performance artistique seule importe, indépendamment de l’identité personnelle des interprètes. Cette position a suscité quelques controverses, certains militant pour une représentation queer par des acteurs ouvertement queer, mais Tierney maintient que le talent et l’engagement dans le travail constituent les seuls critères pertinents.
Les deux acteurs se sont fait tatouer ensemble l’inscription « Sex Sells » après la fin du tournage, ornement qu’ils exhibent volontiers lors des interviews. Cette décision symbolise leur appropriation ludique du discours commercial qui entoure la série, tout en célébrant leur expérience commune. Williams a confessé lors d’une session de lecture de tweets de fans sur BuzzFeed être obsédé par les fesses pour ce rôle, tenant même un décompte du nombre de fois où il a montré ses fesses à l’équipe technique.


L’épisode 6, très émouvant, sobrement intitulé « The Cottage », marque un contraste saisissant avec le spectacle grandiose du coming-out de Scott Hunter. Jacob Tierney et le producteur exécutif Brendan Brady ont consciemment recherché ce changement de tonalité, offrant à Shane et Ilya l’espace et le temps nécessaires pour explorer leur relation loin du regard public.
Le tournage au cottage a représenté un défi logistique majeur. Tierney recherchait non seulement une maison correspondant à l’imaginaire du récit, mais devait également s’assurer de la faisabilité technique du projet. La distance accessible pour les camions, l’espace disponible pour le campement de base et les possibilités d’hébergement pour l’équipe ont tous pesé dans la sélection finale. Contrairement aux montages rapides des premiers épisodes, cet ultime chapitre privilégie de longs plans-séquences captant l’intimité croissante des protagonistes.
Une scène de football improvisée cristallise la philosophie de Tierney. Alors que Shane et Ilya discutent de leur avenir commun, leur esprit de compétition affleure constamment, rappelant que leur rivalité sportive constitue paradoxalement le fondement de leur attraction. Cette séquence illustre comment les personnages ne peuvent jamais totalement séparer leur identité d’athlètes de leur vie sentimentale.
La conversation avec les parents de Shane, Yuna et David Hollander incarnés par Christina Chang et Dylan Walsh, représente un autre sommet émotionnel de l’épisode. Tierney savait depuis le début vers quoi il construisait son récit, et cette acceptation familiale, chaleureuse malgré la surprise initiale, offre aux spectateurs un moment de soulagement après tant de dissimulation.
Le créateur a délibérément choisi de conclure la saison sur le départ de Shane et Ilya vers le coucher de soleil plutôt que sur la conférence de presse qui clôt le roman de Reid. Selon lui, les quatre dernières minutes d’un épisode télévisuel ne constituent pas le moment approprié pour délivrer des informations logistiques sur le fonctionnement d’une organisation caritative. Ce qui demeure dans la mémoire du livre, c’est que les personnages accèdent au bonheur, sentiment que Tierney souhaitait transmettre aux spectateurs.


Crave et HBO Max ont confirmé la commande d’une deuxième saison avant même la diffusion du finale. Tierney n’a pas encore entamé l’écriture, mais confirme que « The Long Game », le roman de Rachel Reid qui poursuit l’histoire de Shane et Ilya, servira de document fondateur. Le réalisateur a signé pour diriger tous les épisodes de cette nouvelle saison, bien qu’il envisage de s’adjoindre d’autres scénaristes pour partager la charge de travail.
Williams et Storrie ont paraphé des contrats pour trois saisons, disposition standard dans l’industrie qui ne préjuge pas du nombre effectif de saisons produites. Tierney affirme que « Heated Rivalry » demeurera toujours centrée sur Shane et Ilya, tout en reconnaissant l’existence d’un univers étendu permettant d’explorer d’autres histoires. Les producteurs ont acquis les droits de plusieurs romans de Reid et réfléchissent aux meilleures modalités d’exploitation de ce matériau riche.
Rachel Reid elle-même ne parvient plus à visualiser ses personnages tels qu’elle les imaginait lors de l’écriture. Connor Storrie a définitivement remplacé dans son esprit l’Ilya originel, phénomène troublant pour une romancière mais qui témoigne de la force des interprétations. L’autrice envisage de continuer à écrire sur Shane et Ilya, consciente que ces personnages ne l’ont jamais quittée depuis leur création.
Le succès de la série a propulsé les livres de Reid au sommet des ventes. Le Toronto Star rapporte que « Heated Rivalry » figure dans le top dix des meilleures ventes de fiction canadienne, tandis que plusieurs détaillants majeurs ont épuisé leurs stocks physiques. Sur le Kindle Store d’Amazon, un roman gay de hockey explicite occupe la première place, situation que Reid qualifie d’irréelle.
L’écrivaine recommande aux fans souffrant du syndrome post-série deux autres romances sportives : « Crash Test » d’Amy James, qui transpose l’intensité émotionnelle dans l’univers de la Formule 1, et « Hockey Bois de A.L. Heard », qu’elle considère comme son favori personnel. Ce dernier titre raconte l’amour naissant entre deux joueurs d’une ligue amateur, offrant une perspective plus accessible et quotidienne du hockey gay.


Au-delà de ses qualités intrinsèques, « Heated Rivalry » s’inscrit dans un moment particulier de la culture télévisuelle. Alors que « Heartstopper » approche de sa conclusion et que Netflix a annulé « Boots », la série comble un vide pour les amateurs de drames queer authentiques. Jacob Tierney compare l’excitation entourant chaque nouvel épisode hebdomadaire à celle qu’il ressentait adolescent en attendant « X-Files », « Mad Men » ou « The Wire », une tradition télévisuelle que le streaming a largement abolie.
Rachel Reid souligne l’importance du timing de cette diffusion. Dans une période difficile pour de nombreuses personnes, particulièrement pour les communautés queer, proposer une histoire aussi pleine d’espoir et de douceur répond à un besoin profond. Les milliers de réactions enthousiastes provenant du monde entier l’ont profondément touchée, validant son choix initial d’écrire ces récits malgré les réticences de l’industrie.
François Arnaud insiste sur le fait que la série traite moins de l’homosexualité que de la masculinité elle-même et de la monnaie d’échange qu’elle représente. Les hommes apprennent dès l’enfance à limiter leur vulnérabilité face aux autres, mécanisme que « Heated Rivalry » déconstruit systématiquement en proposant différentes fenêtres sur cette problématique. Scott, Shane et Ilya incarnent chacun une facette de ce carcan masculin et des chemins possibles vers la libération.
Le nouveau magazine « GQ Hype » a consacré sa couverture à Williams et Storrie, reconnaissance rare pour une série canadienne produite initialement pour un marché domestique restreint. Tierney et Brady, le producteur exécutif, se disent submergés par l’ampleur de la réaction, admettant que même leurs propres amis les contactent désormais pour discuter de la série, expérience inédite dans leurs carrières respectives.
Cette réussite valide également les choix artistiques audacieux de Tierney. Le créateur avait initialement considéré que le contenu sexuel explicite des romans de Reid rendait toute adaptation impossible. Puis il a compris que cette dimension érotique constituait précisément le langage narratif indispensable, le moyen par lequel se raconte l’évolution de la relation entre Shane et Ilya. Plutôt que de chercher à édulcorer le matériau source pour séduire d’hypothétiques partenaires internationaux, les producteurs ont assumé pleinement leur vision, pari qui s’est révélé gagnant.
L’avenir dira si « Heated Rivalry » demeurera un phénomène ponctuel ou s’installera durablement dans le paysage télévisuel comme référence du genre. Les premiers éléments suggèrent que la série a déjà modifié les attentes du public et démontré la viabilité commerciale de récits queer ambitieux et authentiques. Dans un contexte où les studios multiplient les annulations de programmes LGBTQ+ au nom de la prudence économique, ce triomphe inattendu porte une leçon : l’audace créative et le respect du public trouvent toujours leur récompense.

Philippe Escalier

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