John Cameron Mitchell

Après son succès lors du dernier festival d’Avignon, « Hedwig and the Angry Inch » fait sa 1ère le 18 septembre au Café de la Danse. L’évènement sera marqué par la présence du créateur, John Cameron Mitchell que nous avons eu le plaisir de rencontrer pour parler de ce musical culte (et queer) mais aussi de ses films et de son goût pour la défense des valeurs humanistes

John, vous avez écrit Hedwig et Stephen Trask en a composé la musique. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Le personnage principal au début était supposé être Tommy qui me ressemblait beaucoup. Il était obsédé par l’idée de trouver son autre moitié, Jésus, sa mère, la baby-sitter ?! Stephen Trask m’a encouragé à me concentrer davantage sur Hedwig, inspiré par Elga, la baby-sitter de mon frère, qui avait la particularité d’être divorcée et accessoirement prostituée. En parallèle, Stephen m’a parlé d’un drag club où l’on pourrait donner des shows avec notre musical mais pour cela il fallait que je puisse me transformer en drag. C’est comme ça que j’ai commencé à jouer le rôle d’Hedwig et que son personnage s’est révélé de plus en plus intéressant pour moi. Stephen lui, est vraiment devenu dramaturge, participant pleinement à la création de ce spectacle. Le travail que nous avons fait ensemble sur la musique a été très facile puisque nous avions les mêmes idoles : Lou Reed, John Lennon, David Bowie, Patty Smith, Yoko Ono. Si le personnage est très spécifique, la musique elle, est très variée avec de la country music, du glam rock, de la chanson. Stephen Trask a réussi à agglomérer Platon (qui dans « Le Banquet » développe le mythe de l’androgyne), ma propre vie (enfant de militaire ayant grandi dans différents pays d’Europe) et l’aspect gnostique (d’où vient le nom de Tommy Gnosis). Ce que j’aime beaucoup avec Hedwig, c’est tout le processus, la comédie musicale, le film, l’album. C’est toujours différent, cela ne s’arrête jamais et je suis très attaché aussi à l’idée de ne pas contrôler les productions et de les laisser entièrement libres.

À ce propos, êtes-vous surpris par les différentes façons d’adapter Hedwig selon les pays ?

Chaque pays a sa façon d’interpréter l’œuvre. En Corée par exemple, ils vont moins insister sur l’aspect queer et la sexualité pour davantage focaliser sur l’histoire d’amour et le mythe de Platon. C’est un pays divisé à qui le mur de Berlin parle beaucoup. Ils sont plutôt dans l’idée de trouver son autre moitié, une quête qui existe dans tous les imaginaires. Sur cette notion de partenaire et de genre, je voudrais souligner que l’on constate à la fin du show, la capacité d’Hedwig de se « réparer » non plus à travers Tommy, mais en puisant dans ses propres forces sans avoir besoin de ses robes, de ses perruques ni de nourrir un côté vengeur. Il s’agit pour elle de devenir une personne à part entière capable de dire : « Je suis ainsi, vous m’acceptez ou pas, je ne change plus !». Je me suis aperçu que les gens pouvaient s’identifier à ces situations là, ce qui m’a rendu très heureux !

Hedwig a 25 ans et reste pourtant étonnamment moderne !

En effet, mais cela est dû au fait que les questions d’identité et de genre sont intemporelles et se retrouvent à toutes les époques. Dernièrement, c’est devenu plus important encore, les gens étant très attachés à leur liberté de choix. Face à cela, on voit la montée des fascismes qui veulent simplifier ces questions en mettant les gens dans des cases très spécifiques afin de pouvoir mieux les contrôler. Or, en réalité, nous sommes tous des personnes uniques avec nos histoires particulières. L’important étant de conjuguer cette liberté d’être nous-mêmes avec le fait de se montrer attentifs et respectueux.

Hedwig mis à part, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Je suis très fier de « Shortbus ». J’ai commencé ma vie comme catholique effrayé par la sexualité. J’ai évolué. Être gay était culturellement important pour moi, j’ai fait mon coming-out en 1985, pendant la montée du Sida, dans un climat de haine. Politiquement nous étions très stigmatisés, Reagan et Bush nous ont laissé mourir, avec cette notion de : « Vous méritez de mourir, on ne va pas s’occuper de vous » ! On pouvait constater tout ce que les gens étaient capables de faire pour se séparer des autres. « Shortbus » est à l’opposé de cela avec cette façon d’utiliser le sexe pour nous rassembler. La remarque « Hedwig a changé ma vie » je l’ai souvent entendu aussi à propos de « Shortbus ». Le sexe ce n’est pas forcément du porno, ni un film dépressif français, cela peut être quelque chose d’autre. L’effet « Shortbus » dure dans le temps et j’aime beaucoup cela. La France fait partie des pays ayant le mieux accueilli le film, probablement plus qu’Hedwig, peut-être parce que vous êtes moins connectés au rock’n roll que les États-Unis.

Au cinéma, vous avez pu travailler à deux reprises avec Nicole Kidman. Que pouvez-vous dire au sujet de cette collaboration ?

Cette collaboration est intéressante et surprenante parce que Hollywood a tendance, pour lancer de nouveaux projets, à engager des réalisateurs et des acteurs ayant fait des choses très similaires. Nicole Kidman avait vu « Shortbus », elle avait réussi à percevoir dans l’esprit du film ce qui pourrait fonctionner avec « Rabbit Hole ». Elle a fait ce choix courageux (elle venait juste d’avoir un enfant) avec l’envie de faire des choses différentes. Elle m’a fait confiance pour la guider dans cette histoire de parents qui perdent un enfant, même si cela s’est avéré difficile pour moi, les producteurs étant restés très présents sur le tournage. Un peu plus tard, elle a aussi interprété un rôle très fun pouvant faire penser à Vivienne Westwood, dans mon dernier film présenté à Cannes en 2017 « How to Talk to Girls at Parties ».

Vous vivez aux USA. Comment ressentez-vous le climat politique actuel ?

Je vis en effet à la Nouvelle-Orléans. La politique c’est un peu un cauchemar mais on a tous nos cauchemars, vous avez Marine Lepen même si ce n’est pas tout à fait la même chose que Trump. Mais ce sont toujours les mêmes vieilles histoires de stigmatisation que l’on doit affronter, contre tout ce qui s’éloigne de la norme, les gens de couleurs, les LGBT, les femmes et le droit à l’avortement ! J’ai grandi dans l’armée et l’armée américaine est plus ouverte à la diversité du simple fait qu’elle est composée de cultures différentes, et ce, même si l’on y trouve du racisme et de l’homophobie. Il n’en reste pas moins que sous divers aspects, elle est plus sociale que les États-Unis avec un système de santé qui est bien meilleur et cette possibilité d’évoluer avec la promotion au mérite.
Ceci étant dit, pour ma part, je fais en sorte d’être présent pour ma communauté, de faire ma part avec les moyens qui sont les miens. Je pense que l’immigration est vitale pour un pays, à tous points de vue. Et face aux problèmes, parce que nous n’en manquons pas, nous devons chercher des solutions ensemble plutôt que de nous replier sur de surréalistes questions d’identité !

Philippe Escalier Photo © Matthew Placek

Alexis Moncorgé flamboyant dans « Eldorado 1528 »

Au Petit Montparnasse

Dans « Eldorado 1528 », son premier texte, Alexis Moncorgé raconte l’histoire pétrie d’humanité d’un conquistador recueilli et adopté par les amérindiens, contrepoint salvateur à la sanglante colonisation espagnole. L’interprétation magistrale qu’il en donne fait de ce spectacle un moment unique, l’un des temps forts de cette rentrée théâtrale.

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Le texte d’Alexis Moncorgé, captivant, émouvant, revient sur les traces d’Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, conquistador ayant véritablement existé, en nous faisant traverser une série de péripéties surprenantes au point de nous donner le sentiment de visionner un film d’aventure. Dans le même temps, sans jamais casser un rythme soutenu, ni tomber dans un récit édulcoré, il se penche sur les méfaits d’une colonisation prédatrice, mettant en avant le contre-exemple d’un main tendue mue par un besoin de partage qui devrait être naturel dans ces moments de rencontres avec une nouvelle civilisation. Pour ce faire, il retrace la vie d’un militaire parti, comme les autres, à la recherche de richesses et qu’un naufrage va laisser isolé et transformé au sein d’une tribu indienne de Floride. Là, il parvient à sauver sa vie et à s’imposer durant des années grâce à ses talents de guérisseur. Porté par de magnifiques lumières et de très belles musiques, Alexis Moncorgé mis en scène par Caroline Darnay, incarne son héros avec une force peu commune, tout en donnant vie à plusieurs autres personnages. La beauté du spectacle réside aussi dans l’équilibre parfait que le comédien est parvenu à atteindre entre ses différentes incarnations, les soubresauts d’une histoire riche en rebondissements et les vertus du conte initiatique et philosophique.
Passionnant d’un bout à l’autre, « Eldorado 1528 » vient nous rappeler de la plus belle des façons, que si, comme le confie son auteur, « l’Histoire a été écrite en lettres de sang par les vainqueurs », elle a aussi été marquée par quelques destins exceptionnels ayant pu, l’espace d’un moment, réconcilier les hommes.

Philippe Escalier

GANGWOLF Mozart Stand Up

Studio Hébertot

Une approche de Mozart étonnante faite par un pianiste qui marie parfaitement la musique et l’humour. Un moment frais et plein de surprises. On adore !

La courte vie de Mozart est passionnante. Mais ce n’est pas ce qui fait l’intérêt du spectacle écrit par le pianiste François Moschetta et sa femme Camille. L’exploit de ce stand up tout particulier réside dans le regard à la fois très personnel et très original que les deux auteurs posent sur le compositeur. Un récit didactique serait un peu inutile. Une description uniquement musicale manquerait de sel. Il fallait quelque chose de plus décapant ! Pour ce jeune duo doué, la vie de Mozart est avant tout matière à un résumé plein de vie, éminemment moderne, pimenté de savoureux anachronismes nourrissant quelques parallèles avec l’époque que nous vivons. Ce récit est oxygéné et ponctué par des démonstrations musicales courtes mais virtuoses qu’autorise le talent pianistique de François Moschetta. S’il nous régale au clavier, ce musicien se révèle être un acteur, sa présence sur scène fait merveille, l’attention du spectateur est captée dès la première seconde pour ne plus se relâcher. Dans ce spectacle pétillant, subtil, construit pour le public et avec le public, notre artiste se paie le luxe de nous faire danser les premières notes d’un menuet. Rarement l’amour de la musique aura été aussi bien partagé que dans ce show si vivant, si touchant dont on peut parier qu’il aurait reçu l’agrément du facétieux et divin Mozart lui-même.

Philippe Escalier photo © Anne Bied

Quand je serai grand, je serai Nana Mouskouri

Hymne à la tolérance et à l’amour doublé d’un vibrant plaidoyer en faveur du combat pour l’accomplissement de ses rêves, le remarquable texte de David Lelait-Helo est magnifié au Studio Hebertot par la sincérité et la force du talent de Didier Constant.

Encore enfant, Milou tombe amoureux d’une voix, celle de Nana Mouskouri avant de pouvoir découvrir la personne qui l’envoute. Toute son énergie et ses modestes économies sont placées dans l’adoration de l’artiste, au point d’avoir besoin de l’incarner, entouré de parents qui ne songent jamais à entraver cette étrange passion. C’est à l’école que la férocité des autres enfants le feront sentir différent, sans qu’il comprenne vraiment le sens des injures qu’on lui jette au visage. Patiemment, il collectionne les photos et les disques jusqu’au jour où il peut se rendre à l’Olympia pour assister à son premier concert. Rien n’entravera cette frénétique adoration et son travail à l’école n’aura d’autre but que de faire de lui l’homme éduqué, capable de célébrer librement le culte de sa déesse. Dans cette entreprise, sa grand-mère chérie sera son refuge et son soutien indéfectible.
Le texte de David Lelait-Helo nous permet de suivre cette construction, de partager les espoirs et les émotions de cet enfant que l’on accompagne jusqu’à l’âge adulte. Il nous raconte l’histoire d’un rêve devenu un jour réalité et il n’est pas anodin de savoir que cette incroyable histoire a été vécue et n’est pas le fruit d’une imagination fertile.
Dans un style pur, David Lelait-Helo décrit avec une émouvante précision, l’enfant qu’il a dû être. L’on comprend sa différence, si naturelle, qu’elle met du temps à s’exprimer, sans avoir besoin de se revendiquer. L’on ressent la force d’un amour inconditionnel, à la fois pour une grand-mère aimante et une chanteuse, encore lointaine mais si présente. L’on partage ses joies et ses peines grâce à la subtilité du jeu de Didier Constant que Virginie Lemoine met en scène avec une touchante simplicité et une remarquable efficacité. Ce spectacle envoutant, qui nous parle si bien des rêves et du réel, concentrant la puissance des surprises et la magie des émotions, nous a transporté sur des hauteurs d’où l’on peut apercevoir un monde meilleur.

Philippe EscalierPhoto Chantal Palazon

Courgette

L’adaptation théâtrale réussie du roman de Gilles Paris permet de découvrir au Tristan Bernard une histoire émouvante portée par cinq merveilleux acteurs.

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Courgette fait partie de ces enfants que la vie n’a pas épargnés. Suite à un grave accident dont il est malencontreusement à l’origine, il se retrouve orphelin et placé dans un centre éducatif spécialisé, en contact avec d’autres jeunes au parcours aussi chaotique que le sien. Paumés, dépourvus de repaires, ils sont en quête de ce qui leur manque le plus, un univers stable et plus encore, l’ersatz d’une famille qui leur permette de se sentir un peu moins marginaux.
Sur cette sombre réalité, Gilles Paris a écrit une histoire qui sait décrire les multiples difficultés de ces jeunes tout en laissant place à l’optimisme. Le côté dramatique du récit se trouve allégé par l’émotion que génère la spontanéité de l’enfance, l’expression des doutes et des peurs mais aussi des ravissements liés aux premiers émois amoureux. Dans ces conditions, le spectateur se laisse bien volontiers embarquer par le formidable travail de Pamela Ravassard. La metteuse en scène démontre une remarquable capacité à donner corps à cette belle aventure. Comme par un coup de baguette magique, elle nous fait changer de lieux, d’ambiance et de personnages. L’adaptation qu’elle signe avec Garlan Le Martelot (qui tient aussi le magnifique rôle titre) permet aux cinq comédiens d’interpréter avec brio onze personnages. Vanessa Cailhol, Florian Choquart, Garlan Le Martelot, Lola Roskis Gingembre et Vincent Viotti donnent le meilleur d’eux-mêmes. L’intensité et la véracité de leur jeu captivent littéralement le spectateur. Ils savent donner le ton, portés par une ambiance très musicale grâce à une batterie trônant au centre de la scène et à quelques instruments. Ainsi illustrée, jouée et rythmée, tout est réuni pour que « Courgette » fasse passer les spectateurs du rire aux larmes. D’évidence, l’énorme succès rencontré durant les deux derniers festivals d’Avignon va se prolonger à Paris, au Tristan Bernard, pour le plus grand bonheur de tous !

Philippe Escalier

Le Fléau, Mesure pøur Mesure

Dans les jardins du Palais Royal, autour des colonnes de Buren, cette adaptation de « Mesure pour mesure » de Shakespeare signée Léonard Matton nous laisse redécouvrir l’œuvre sous une déclinaison « théâtre immersif ». Les spectateurs déambulent dans ce lieu magique au rythme des différentes scènes à l’intensité impressionnante. Incontestablement le spectacle de cet été parisien !

Après « Helsingør » autour d’Hamlet, donné au Château de Vincennes, Léonard Matton et sa troupe démontrent leur capacité à adapter une nouvelle fois le grand dramaturge anglais dans des lieux historiques et sous une forme aussi vivante qu’originale. « Mesure pour mesure » étant une tragicomédie autour du pouvoir, elle ne pouvait trouver meilleur endroit que le Palais Royal pour y être représentée. Dans ce bel espace, le spectateur peut visionner l’ensemble des scènes, décidant d’observer et d’écouter tantôt ici et tantôt là. Les déplacements des comédiens et du public avec eux, permettent de construire les différents moments du spectacle tout en l’oxygénant. Autour des grands thèmes qui façonnent la pièce, le pouvoir, le vice, l’amour, la trahison, la justice, Léonard Matton a su dégager l’essentiel de l’œuvre pour nous en donner, à travers une série de rebondissements, une vision aussi précise que jouissive. Si l’ensemble de la compagnie Emersiøn* est irréprochable et parvient avec une facilité déconcertante à subjuguer le spectateur pendant 1h 45 sans faiblir, deux jeunes comédiens subliment les deux principaux rôles. Marjorie Dubus, Isabelle, la pureté incarnée et Thomas Gendronneau, Angelo, prêt à toutes compromissions pour assouvir ses sens, donnent à leurs personnages une force, un relief, une incarnation qui laissent pantois. Si l’on ajoute la magnifique scénographie, la musique, les costumes, les multiples visions de la pièce offertes par ce spectacle à 360°, l’on comprendra la concentration étonnante et la jubilation des spectateurs, visiblement conscient de participer à un moment théâtral très particulier et pour tout dire, exceptionnel !

Philippe Escalier – Photos © Olivia Bonnamour & © Matthieu Camille Colin

*Mathias Marty, Jacques Poix-Terrier, Roch-Antoine Albaladéjo, Zazie Delem, Jérôme Ragon, Maxime Chartier, Justine Marçais, Camille Delpech, David Legras, Laurent Labruyère, Drys Penthier, Jean-Loup Horwitz et Dominique Bastien.

Palais Royal : 17, 18, 19, 20, 23, 24, 25, 26 et 27 août 2023 à 20 h – À noter une nocturne exceptionnelle le 26 août à 22 h 30

My Dear F***ing Prince*

L’adaptation à l’image du roman à succès de Casey McQuiston signée Matthew López et diffusée sur Prime Vidéo depuis le 11 août 2023, permet de découvrir une belle romance gay assumée, portée par deux magnifiques acteurs où les inévitables tiraillements n’excluent pas une vision optimiste et résolument tonique. Le premier conte de fées moderne LGBT dont on rêvait !

Si le film au sujet osé (un couple gay à Buckingham Palace) commence et se termine par une scène hautement improbable, mais après tout n’est ce pas la loi du genre? il va s’orienter très vite vers une belle romance dans laquelle les deux personnages principaux sont croqués avec une précision touchante, agrémentée par un jeu d’acteurs remarquables. Nicholas Galitzine (qui n’en est pas à son premier rôle de Prince Charmant !) est parfait comme à son habitude, Taylor Zakhar Perez que l’on imagine parfois un peu cabotin, conscient de l’impact de son sourire et de son physique, est irréprochable, avec une palette de jeu incroyablement riche. Les scènes intimistes entre ces deux adultes qui ont parfois des attitudes d’adolescents idéalistes, sont parfaitement réussies et feront battre les cœurs et couler quelques larmes. Ceux qui pensent qu’une histoire d’amour ne peut avoir lieu qu’entre un homme et une femme feront un peu la moue et parleront de longueurs. De longueurs ici on serait bien en peine d’en trouver et l’on peut revoir le film dès le lendemain sans s’ennuyer une seule seconde. L’on saluera ce roman et cette adaptation d’autant plus volontiers que l’homosexualité est représentée, sans pathos, sans drame, sans femme alibi venue séduire l’un des amoureux pour réconforter la bonne morale ambiante, elle y est dépeinte tout naturellement en somme, et cela fait un bien fou. Cette belle histoire d’amour qui va séduire des millions de gens permettra, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, à toute une génération LGBT de s’identifier fièrement. Bref le film de Matthew López est un petit bijou terriblement réconfortant.

Philippe Escalier (dédicace spéciale à Marvin L.)

*Red White & Royal Blue for English speakers countries

Narcisse, auteur et interprète du spectacle musical « Humains »

Créé au théâtre de Benno Besson à Yerson, « Humains » le nouveau spectacle de Narcisse a été présenté au public français lors du Festival OFF d’Avignon 2023 où il a d’entrée, rencontré un véritable succès. Nous revenons avec lui sur cette dernière expérience avignonnaise qui plébiscite le travail original et subtil d’un artiste qui ne laisse personne indifférent.

Narcisse, c’est votre 5eme Avignon et « Humains » est votre spectacle le plus abouti. Combien de temps pour le mettre en place ?
Ce spectacle m’a mobilisé pendant deux ans dont plusieurs mois de lectures intenses d’historiens, de biologistes, d’astrophysiciens qui racontaient l’histoire de l’humanité selon leur point de vue. Après l’écriture du texte, il y a eu celle des musiques et des vidéos car j’aime bien tout faire et proposer un objet qui regroupe un ensemble de disciplines artistiques comme la musique, la vidéo, la poésie ou la danse.

Comment s’est passé le travail avec les scientifiques, en sachant que le résultat final est quelque chose à la fois de très condensé et de très léger ?
Oui, je ne fais pas une conférence. Quand mon texte a été terminé, je l’ai fait lire à Mme Carine Ayélé Durand, directrice du musée d’ethnographie de Genève. Elle est anthropologue, elle avait l’expertise nécessaire et d’autre part, c’est important, cette femme d’origine africaine a pu m’apporter une vision moins ethnocentrée que la mienne. Elle a eu la gentillesse de me faire des retours très précis qui m’ont permis d’affiner le texte. Je lui dois beaucoup. Sur le plan musical, apparait dans mon spectacle, Vincent Zanetti, grand spécialiste des percussions africaines. L’étendue de ses connaissances m’a été très utile.

Dans « Humains » nous retrouvons votre marque de fabrique à savoir les nouvelles technologies !
J’ai toujours inclus de la technologie dans mes spectacles. En 2014, le spectacle s’arrêtait sur scène et continuait sur le téléphone des spectateurs. Dans « Toi, tu te tais » j’ai travaillé avec des téléviseurs. Pour moi, l’étape suivante, c’était les hologrammes. Je suis allé à Paris voir trois entreprises spécialisées et j’ai vu que c’était abordable pour moi qui fais des spectacles à petit budget et qui aime le côté artisanal. Et puis, il y avait cette idée dans le spectacle de dire que la force de l’humanité c’est sa capacité à travailler ensemble, à additionner des compétences, pour faire du nouveau. Je ne pouvais pas avoir 21 artistes avec moi sur scène, ce que permettent les hologrammes, une technologie mise au service du propos et qui permet de montrer ce que les mots ne peuvent pas toujours dire.

On pourrait voir un paradoxe dans le fait qu’il y a toujours de la technologie dans vos spectacles et qu’en même temps, cette technologie est responsable de ce que vous dénoncez !
Exactement, et j’ai toujours fait ça ! J’ai toujours eu un regard assez critique sur la technologie tout en l’utilisant au maximum. Mais j’aime bien mettre le doigt sur ce qu’elle peut nous apporter de positif. En grand connaisseur, Michel Serres, que je cite dans le spectacle, disait : « Par téléphone portable nos enfants accèdent à toutes les personnes, par GPS, à tous lieux, et par le web à tout le savoir ». Un petit objet dans notre poche nous permet d’avoir accès à tout. En même temps on peut aussi l’utiliser pour des choses totalement futiles. Mais il n’existe aucune technologie qui soit unilatéralement bonne ou mauvaise. J’ai voulu m’intéresser au côté positif. Ce regard optimiste fait que les gens viennent me dire que ce spectacle leur fait du bien. C’est ce que je voulais faire sans pour autant tomber dans quelque chose de bien-pensant ou de niais. Je voulais prendre de la distance, avoir un regard critique et préciser que si l’humain ne réussit pas tout, il est capable de faire bien ! C’est de cela que je veux parler et le public le comprend parfaitement. On a besoin d’être un peu réconcilié avec l’humanité. Autour de moi, certains se sont demandé, avant la création du spectacle, si c’était le moment de parler de ce que l’humanité faisait de beau alors que tout allait si mal. Mais allons-nous si mal que ça ? Malgré nos difficultés, ne sommes-nous pas mieux qu’au cours du XXe siècle traversé de tragédies en tous genres ? Je crois que nous sommes conditionnés pour avoir un regard négatif sur nous-mêmes. Or nous résoudrons plus facilement nos problèmes en disant : « Nous sommes capables de faire juste, faisons-le ! ».

Il ne nous reste plus qu’à avoir une culture de l’effort à un moment où l’on veut que tout soit simple et rapide !
C’est une des difficultés en effet. Nous sommes dans la culture de l’immédiat, y compris dans les plus hautes sphères et c’est ce qui me gêne. Cet attrait pour les solutions rapides est un véritable handicap. Cela pourrait être le thème d’un prochain spectacle. Mais j’avais quand même envie de dire que nous sommes capables de nous en sortir, tous ensemble, pas seulement une petite minorité de gens très aisés.

Etes-vous mieux accueilli en France qu’en Suisse ?
Oui, et c’est bien que nous en parlions car cela me chagrine. Je joue à Saint-Malo à 2000 kilomètres de chez moi, la salle est pleine alors même qu’en Suisse, les programmateurs me boudent, sans que je sache pourquoi. Avec mes spectacles en France, je vis bien mais ce qui me gêne c’est que les Suisses puissent penser que c’est moi qui les boude. Peut-être qu’avec « Humains » les choses vont changer…

Philippe Escalier – Portrait Narcisse by Lauren Pasche

La Métamorphose

Stéphanie Slimani, au Théâtre du Rempart à Avignon, propose une vision de l’œuvre de Kafka particulièrement esthétique que Killian Chapput incarne avec une vérité et une force troublantes.

Le chef d’œuvre de Kafka réunit toutes les conditions pour être impossible à adapter. La Métamorphose est surréaliste, allégorique et exige un parti pris puissant afin d’éviter une simple et réductrice mise en images. Stéphanie Slimani a choisi d’incarner le drame de Gregor Samsa, son inaptitude à affronter un monde qui le détruit, en lui donnant une forme quasi chorégraphique. C’est en humanisant le héros qu’elle nous fait toucher son haut degré de déshumanisation. Un simple lit sur lequel une couverture bouge, un pied puis des jambes qui s’en extraient, dés les premiers instants, le drame se noue. Une part est laissée à l’imagination du spectateur et un geste suffit pour l’interroger. Quelle bête va enfin montrer le bout de sa carapace ? Quel mal être s’entête ainsi à se dissimuler ?
Killian Chapput a le corps d’un danseur. Ses gestes rapides et saccadés expriment son trouble, sa démission face au monde. Aérien mais aussi ancré au sol, il nous offre un ballet de l’angoisse, aussi terrifiant qu’agréable à regarder d’autant que la remarquable bande son de Benoît Olive le porte avec légèreté. Parcimonieusement, une voix off se fait entendre, mais si les mots sont rares, l’on comprend tout et rien ne nous échappe. Cette métamorphose est une brillante illustration d’un texte majeur servi par une imagination féconde et un formidable comédien. Ce magnifique travail artistique, pétri d’originalité, permet de saisir toute la richesse et la subtilité d’une œuvre complexe. Un vrai tour de force !

Texte : Philippe Escalierphoto © Van Trojani

Ceci n’est pas une saucisse !

Dans cette comédie burlesque actuellement jouée au Théâtre Pixel-Bayaf durant le Festival OFF d’Avignon, Alexis Chevalier et Grégoire Roqueplo mis en scène par Thibault Truffert continuent à afficher une belle complicité et un sens du comique aussi original que déroutant.

Laissé sur le bord de la route par l’épidémie de Covid, le comédien Plo n’a comme seule chance que de pourvoir squatter le dernier théâtre où il a joué, dirigé par Guigue. Or ce dernier, devant la fermeture des lieux de culture, en bon comptable, n’entrevoit de salut que dans le porc. Devenir boucher lui semble l’unique débouché, capable de relancer les affaires. Pour cela, il convient de déloger Plo afin de transformer sa chambre en vaste frigo. Voilà qui jette un froid ! La lutte s’engage : qui de la boucherie ou de la culture aura le dernier mot ?
Sur cette intrigue parfaitement loufoque et totalement décalée, les deux artistes ont construits un duel clownesque décapant prétexte à tous les détournements et aux blagues les plus insensées. Leur délire autour de la création est l’occasion de lâcher quelques belles vacheries accompagnées de délires que les maîtres de l’absurde ne renieraient pas. Avec leur art consommé de la comédie, Alexis Chevalier et Grégoire Roqueplo confirment que le loufoque à tendance poétique peut continuer à compter sur eux. Ce dernier opus est, en effet capable de fédérer un large public, à commencer par les végétariens et les amateurs de saucisses !

Texte et photo : Philippe Escalier

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