Maurice Béjart : l’amour, la musique et la danse

INTERVIEW

 

Avec une curiosité insatiable, Maurice Béjart, à travers ses nombreux ballets, a abordé des thèmes universels, s’intéressant à toutes les formes de culture. Qu’il donne vie au « Sacre du Printemps » de Stravinsky  – un sacre qui sera aussi le sien en 1959 – ou crée des passerelles entre la musique de Mozart et celle de « Queen », qu’il revisite le mythe de « Roméo et Juliette » ou les chansons de Brel et Piaf, qu’il rende hommage à Fellini ou au Kabuki, ce jeune homme de 79 ans a su donner à la danse un retentissement qu’elle n’avait jamais eu avant lui. À la tête d’une école et d’une compagnie implantées à Lausanne, il donne 120 représentations par an, dans tous les pays de la planète.

Depuis 2003, il n’était pas revenu à Paris. Durant sa tournée en France, il nous offre, au Palais des Sports, quelques moments tirés de ses œuvres les plus marquantes nous donnant ainsi l’occasion d’une rencontre que nous ne pouvions laisser passer. Micro accroché à sa éternelle écharpe rouge, l’interview peut commencer.

 

La programmation du Palais des Sports cette année est un peu spéciale : elle ne comprend que des extraits de ballets. Êtes-vous devenu un adepte des Best of ?

Pour tout vous dire, c’est un mot que je n’aime pas ! Je préférerais parler des meilleurs moments. En vérité, j’ai fait un ballet nouveau à partir des anciens. J’ai pris des scènes que j’aimais, je les ai retravaillées. J’y ai inséré trois pièces entièrement nouvelles, en faisant voyager à travers tout le spectacle un couple, Roméo et Juliette symbole de l’amour par excellence. Mon objectif est d’amener les gens dans une promenade qui débute avec le final du « Sacre du Printemps ». La chance de la danse c’est que les anciens ballets sont servis par de nouveaux interprètes, ce qui change tout ! Le travail avec des jeunes me donne un autre angle de vue. Mes chorégraphies gardent leurs qualités et leurs défauts, mais elles vibrent différemment.

Les choix ont dû être difficiles à faire. Savez-vous combien de ballets vous avez chorégraphiés ?

Plus difficile que vous ne le pensez ! Sinon, j’ai avec la mémoire une relation un peu curieuse, car je n’ai pas la notion du temps. Ma mémoire est un peu comme un grand sac, tout est à l’intérieur, mais je ne sais pas trop ce qui est au fond ou au dessus !  

Quelles différences voyez-vous entre les danseurs d’aujourd’hui et ceux d’hier ?

Il y a davantage de points communs que de différences. Le métier est resté le même, malgré ses évolutions. Par contre, les corps ont changé ! Les femmes ont beaucoup grandi, c’est une différence notable. Alors il faut que les hommes soient à la hauteur !

Vos échanges avec les danseurs, eux, ont-ils évolué ?

Les relations humaines sont basées sur l’amour et il n’a pas changé…Dans l’amour, il y a beaucoup de choses, notamment des conflits. Entre un danseur et son chorégraphe, il peut y avoir des tensions, des contestations, comme dans un couple ou dans une famille. Ce n’est pas gênant, au contraire, cette vitalité est importante. Pour ma part, je les aime tous, à des niveaux différents. Il y a les forts, les violents, les timides, les fragiles. Il faut savoir trouver le langage qui correspond à chacun. Vous savez, dans un ballet, l’interprète compte beaucoup. J’ai écrit certains ballets pour Sylvie Guillem, sans elle, ils n’auraient pas vu le jour, du moins, pas sous cette forme.

Vous êtes sensible aussi à leurs défauts ?  

Oui, bien sûr, ils sont même importants. Comme pour un peintre, les défauts sont toujours plus excitants. Ils vous obligent à trouver comment faire pour les estomper. Ils poussent à l’invention.

Quels sont les vôtres ?

C’est à vous de le dire… ! Disons que j’aime trop le travail, beaucoup trop !  

Quel grand danseur aimeriez-vous faire danser aujourd’hui ?

Je suis sensible aux gens qui demandent, qui expriment une attente, un besoin. C’est l’envie qui donne le plaisir. Sylvie Guillem voulait danser au concours de Varna « La Luna ». Elle m’a demandé au téléphone la permission, mais je ne pouvais pas lui dire oui, puisque j’avais écrit ce solo pour une autre danseuse. Elle l’a dansé quand même et quand elle a eu le premier prix, elle m’a attrapé par la main, m’a fait asseoir et m’a dit : « Je vais vous montrer « La Luna » et vous me direz si j’ai eu raison ! » Il fallait le faire tout de même ? Résultat, j’ai tout de suite voulu travailler avec elle….comme quoi, c’est très bien les gens qui vous résistent !

En toute logique, la musique a tenu, dans votre vie, beaucoup de place ?

En effet, j’ai surtout collaboré avec des musiciens, (Pierre Boulez, Luciano Berio, Pierre Henry, Karlheinz Stockhausen, Nino Rota), mais aussi avec des sculpteurs. La peinture c’est plus délicat. Personnellement, cet art que j’admire n’a pas nourri mon inspiration. Par contre, la musique est essentielle, c’est mon matériau. Sans elle, je ne peux pas vivre !

Quelle est la personne qui vous a le plus étonné ?

Dali ! Oui, paradoxalement c’est un peintre ! Il a été un moment à part dans mon existence, un être qui m’a fasciné, sur lequel je pourrais écrire plusieurs livres. Un impresario voulait monter un opéra ballet italien à la Fenice (l’Opéra de Venise, ndlr) avec ma chorégraphie et des décors de Salvador Dali. J’étais jeune, je ne le connaissais pas du tout. Je suis parti chez lui, ensuite nous avons travaillé un mois ensemble. C’était un être extraordinaire. On garde de lui une image caricaturale d’excentrique, vraie au demeurant, mais c’était surtout un génie. Il avait une idée par seconde. Après le spectacle à la Fenice, il avait fait pour la ville de Venise un tableau qu’il devait dédicacer. C’était une œuvre avec des lignes abstraites. Arrive le moment de la signature. Il voulait que je tienne le tableau. Dali est arrivé avec deux œufs à la main, l’un doré, l’autre noir, chacun contenant de la peinture. Le voila parti au fond de la salle pour projeter un œuf sur le tableau. Son geste a produit des éclaboussures dorées d’une grande beauté. Les gens ont applaudi. Puis il a lancé le second, a visé tout aussi bien et…je l’ai reçu en pleine gueule. J’étais noir et signé Dali !

L’une des choses qui peut vous caractériser, c’est que vous avez su préserver vos exigences artistiques tout en faisant rentrer la danse dans des milieux populaires où elle n’était pas attendue !

Si c’est vrai, cela me fait très plaisir. J’ai voulu faire sortir la danse des théâtres. Quand j’ai fait la « Neuvième Symphonie » de Beethoven, toujours avec l’orchestre et les chœurs, nous l’avons donnée dans des stades. Le plus grand c’était à Mexico City et devant 25 000 personnes.

En 1987, les Ballets du XXe Siècle deviennent le Béjart Ballet Lausanne. Pourquoi ne pas avoir choisi de vous installer en France ?

Ce n’est pas un choix, j’ai eu des petits problèmes à Bruxelles, où j’ai tout de même passé 25 ans. Toujours est-il que j’ai eu envie d’en partir et je voulais venir en France. Là, on m’a répondu que j’aurais ce que je voulais mais il fallait un an de préparation pour m’accueillir. Alors, je leur ai dit « au revoir, parce que dans un mois, il me faut payer mes danseurs ! » 

Propos recueillis par Philippe Escalier 

 

50 ans de ballets, ça se fête ! Pour l’occasion, au Palais des Sports, les parisiens sont invités à une balade dans l’œuvre de Maurice Béjart, à travers des extraits de quelques-uns de ses ballets préférés.

 

Au programme :

 

Le presbytère célèbre un mariage heureux mais inattendu entre la musique de Mozart et celle du groupe Queen. Double hommage émouvant à Freddy Mercury et Jorge Donn, tous deux morts du sida.

Le sacre du printemps, l’œuvre mythique qui, en 1959, fut à l’origine d’une incroyable carrière.

Roméo et Juliette est un poème chorégraphique où l’amour et la haine ne parviennent pas à divorcer. Berlioz et de Shakespeare unis par la musique et la danse.

Brel et Barbara, ces deux grands chanteurs souhaitaient que leur ami commun les réunisse dans un ballet. L’Aigle noir retrouve l’Homme de la Mancha.

Boléro, revisite la trop célèbre musique de Ravel sur un mode intimiste et cérébral. La mélodie centrale prend les traits, tantôt d’un danseur, tantôt d’une danseuse.

Sept danses grecques où le corps masculin s’exprime avec force et noblesse. Ces sept danses concrétisent ici l’amour de Béjart pour tous les arts traditionnels, dont toute son œuvre est imprégnée.

 

Parmi les interprètes

 

Le Béjart Ballet Lausanne (BBL) est de retour à Paris où il n’était pas revenu depuis 2003. Au sein de cette troupe où toutes les nationalités se mêlent allégrement, se trouvent plusieurs fidèles. Parmi eux, Gil Roman, directeur-adjoint de la compagnie depuis 15 ans, révélé par le personnage principal de Messe pour le temps futur, Elisabet Ros, originaire de Barcelone, ayant intégré la compagnie en 1997 où depuis, elle danse tous les grands solos féminins et enfin Julien Favreau. Né en 1977 à La Rochelle où il étudie à l’école Nationale de Danse sous la direction de Colette Milner, il intègre, en 1994, l’Atelier Rudra-Béjart à Lausanne. Remarqué très tôt par le chorégraphe, Julien Favreau rejoint le BBL l’année suivante. Là, en tant que soliste, il participe aux créations de MutationX ou La route de la soie et reprend les rôles majeurs du répertoire tels l’Élu du Sacre du Printemps, Freddy, dans Ballet for life, le grand Pas de Deux dans Casse Noisette ou encore le Tsadik, rabbin miraculeux du Dibouk.

 

Palais des Sports : Porte de Versailles 75015 Paris – Le Best of de Maurice Béjart entre le 26 mai et le 5 juin 2005 – du mardi au samedi à 20h30, dimanche 16h – 0 825 038 039 (0,34€/mn)

 

DVD « Béjart, vous avez dit Béjart ? »

 

Serge Korber a réalisé ce documentaire pour retracer l’existence du chorégraphe, à commencer par ses origines et sa petite enfance à Marseille, sa formation classique à la dure école russe où l’on distribuait les coups assez généreusement, ses débuts dans la compagnie suédoise de Birgit Cullberg. Tout ce qui a façonné le fils du philosophe Gaston Berger, comme la mort de sa mère en 1934 est mis en parallèle avec son œuvre, éclairée ainsi d’un jour nouveau. De nombreux extraits de ballets, d’interviews de ses danseurs fétiches ou d’auteurs comme Ionesco, donnent à l’homme aux 250 ballets, son vrai visage.

Qu’il retrace sa toute première rencontre avec Dali qui refuse de lui ouvrir sa porte car il a rêvé la nuit précédente qu’il serait assassiné par un homme brun aux yeux bleus, où qu’il chorégraphie la musique germanique qu’il adore, Maurice Béjart apparaît comme un être généreux, toujours en ébullition, pétri de culture. « Avec lui, tous les danseurs ont eu leur chance » dit Jorge Donn ayant tout abandonné pour entrer dans sa compagnie avant d’en devenir le premier danseur, puis de disparaître emporté par le sida. Sortant au moment où le Béjart Ballet Lausanne a rendez-vous avec les parisiens aux Palais des Sports, ce DVD construit sur des commentaires de Jean-Louis Trintignant se regarde comme un film. Celui d’une vie !   

Ph. E.  

DVD France Télévisions Distribution – sortie le 23 mai 2005 – 19,99 €

Crédit photos : BBL François Paolini   

 

A propos Sensitif

Journaliste, photographe, éditeur du magazine Sensitif : www.sensitif.fr
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4 commentaires pour Maurice Béjart : l’amour, la musique et la danse

  1. Céci dit :

    Coucou!!! j\’adoooooooore la danse c\’est ma passion tt comme la musique et je crios que je ne pourrais pas imaginer ma vie sans la danse et la musique!! je n\’ai pa tro loccaz daller a paris et béjart jaime tro!!!merci merci pr ces images et comm…+++

  2. Van dit :

    Magnifik commentaire sur 1 art ki lé tt autant.Danseuse moi mm, je suis 1 vré passionnée !G u la chance de travaillé evc Mr Bajart é je trouv ke la fotoke vs avé mise le représente bien. Merci.

  3. françoise dit :

    J\’adore tes photos de spectacles, je me suis permise de faire un lien vers ton blog…Continue, c\’est superbe !MerciCrylic

  4. Unknown dit :

    blog très intérréssant, photos magnifiques..bravobonne continuation*etoile*

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